Le double langage de Saà¢d Dine El Otmani

Jamal Berraoui, journaliste, estime que le S.G. du PJD, Saà¢d Dine El Otmani, signe par l’interview qu’il a accordée à  La Vie éco, «une offre de services à  l’ensemble de la classe politique et au Roi en particulier», commet des «confusions volontaires» et développe une «architecture constitutionnelle très dangereuse».

L’interview de Saâd Dine El Otmani interpelle à plus d’un titre. La première impression est celle d’une offre de services à l’ensemble de la classe politique et au Roi en particulier. Une deuxième lecture permet de relever plusieurs confusions volontaires et une architecture constitutionnelle très dangereuse.
Les confusions sont légion. Ainsi, le PJD ne chercherait pas à édifier l’Etat islamique, parce que celui-ci existe déjà. Confusion entre Etat islamique et Etat musulman et refus du débat.
Sur les libertés individuelles, le nouveau secrétaire général du PJD se livre à un exercice d’illusionniste avec un certain brio. L’alcool ? il ne demande que l’application de la loi. Or que dit la loi ? Elle est claire : il est interdit de vendre de l’alcool à des musulmans ou supposés tels par ascendance. Sa réponse rappelle à l’ordre les tenants des «espaces de compromis». Aujourd’hui, au nom de l’Etat de droit, le PJD réclame l’application de la loi. Dans un Etat de droit la notion de zones de tolérance n’existe pas.
Pourtant, El Otmani malgré sa volonté de montrer un visage ouvert, ne lâche rien. Soit il esquive comme sur la question du préservatif, soit il botte en touche, c’est-à-dire chez le Conseil des ouléma.

La souveraineté populaire à la trappe
Et c’est la partie la plus dangereuse de l’interview. El Otmani préconise que le Parlement sollicite l’expertise du Conseil des ouléma pour toute loi ayant «une charge religieuse». Il précise que le Roi a la responsabilité de la conformité des lois aux préceptes de l’islam.
L’architecture constitutionnelle que nous propose le S.G. du PJD est celle d’un Etat théologique. Le Parlement serait sous la tutelle du Conseil des ouléma. Ce conseil, au nom de son expertise religieuse, deviendrait une entité supra-constitutionnelle.
La souveraineté populaire, déjà mise à mal par la Constitution actuelle, passerait définitivement à la trappe. Le Conseil des ouléma est une entité désignée pour délivrer des avis sur les questions de religion aux musulmans. En faire un censeur des lois, c’est copier l’expérience iranienne et c’est ce que nous propose le chef du PJD.
Cette conception n’est pas nouvelle, c’est celle de Raissouni et c’est son développement qui lui avait valu sa disgrâce.
Les islamistes n’acceptent la démocratie que formellement. Le compromis entre cette acceptation et la théorie d’Al Hakimya, qui stipule que les lois de Dieu sont éternelles et qu’il n’y a nul besoin de nouvelle législation, est le cénacle des fkihs, la suprématie du Conseil des ouléma sur les élus du peuple. Il ne s’agit pas là d’un procès d’intention, mais de la simple lecture de leurs écrits, quand ils se disent démocrates.

Parti politique ou zaouia ?
Saâd Dine El Otmani se dit démocrate et tient, tout au long de l’interview, à préciser qu’il fait de la politique et qu’il n’est pas «alem». Toute l’ambiguïté des partis islamistes infiltrés dans le jeu démocratique est là : la double détente.
C’est au nom de l’islam et de prétendues menaces contre la foi que le PJD a mené l’une des batailles politiques les plus dures des 20 dernières années : celle contre le plan d’intégration de la femme. A l’arrivée, le PJD lui-même a applaudi une réforme plus hardie que celle qu’il a combattue. Or, au-delà de la politique politicienne, pourquoi l’a-t-il fait ? Tout simplement parce que le texte faisait référence aux conventions internationales.
La référence à l’islam, malgré les dénégations d’El Otmani, fait que toute la politique, pour le PJD, repose sur le fait religieux. Les meetings du PJD sont rarement aussi clean que l’image que veut en donner son chef. Il y est souvent question de combat entre musulmans et ennemis de l’islam, de laïcs occidentalisés soutien de la nudité et de la débauche (vous ne voyez pas le lien?, moi non plus mais cela excite le public).
El Otmani fait un aveu de taille. Son parti n’a aucune proposition concrète à faire. C’est la négation même du concept de parti. Selon la science politique et selon le projet de loi sur les partis, un parti est une organisation qui milite pour accéder au gouvernement afin d’appliquer son programme. Le PJD s’est présenté aux électeurs à plusieurs reprises sans avoir de programme. C’est une supercherie. D’ailleurs, sur les questions économiques et sociales, le secrétaire général répète le discours de la pensée unique, sans aucune nuance. La faiblesse des démocrates c’est qu’ils n’ont jamais mené le combat à ce niveau : que propose le PJD ? rien !
Le nouveau chef intégriste, lui, sent le danger, il répond à l’avance. Le PJD apporterait à la politique le sens moral et l’intégrité. C’est d’abord une insulte grave aux autres partis politiques, c’est ensuite une nouvelle fois une conception particulière du parti. Le PJD est une zaouia de prédication et d’éducation aux valeurs de l’islam, dixit El Otmani. Que fait-il alors dans la compétition politique ?
Le message du chef du PJD, «nous sommes malléables, prêts à toutes les combinaisons», n’intéresse que les grands décideurs. La réalité est que l’intégrisme, en instrumentalisant l’islam dans sa course au pouvoir, n’est pas soluble en démocratie. Il faut beaucoup plus qu’un talent d’illusionniste pour prouver le contraire «La réalité est que l’intégrisme, en instrumentalisant l’islam dans sa course au pouvoir, n’est pas soluble en démocratie. Il faut beaucoup plus qu’un talent d’illusionniste pour prouver le contraire.»

P.S. : Le leasing n’est pas licite parce qu’il comporte un taux d’intérêt stipulé par le contrat. Ces tours de passe-passe avec le texte sacré en disent long sur la sincérité des convictions affichées.