Le dirham de demain

De quoi sera fait le dirham de demain ? Plus que les autres variables économiques, la monnaie nationale a une grande valeur symbolique. Son cours, le changement de son mode de fixation attirent l’attention. Son importance stratégique vient de ce que, mesurant les prix des monnaies nationales les unes par rapport aux autres, le taux de change est au centre des relations commerciales et financières du pays avec le reste du monde. Le régime de change du dirham est en situation de transition. Il s’agit d’aller vers un régime plus flexible. Les simples citoyens s’interrogent sur le pourquoi de ce changement ? Quelles sont les déterminants de sa réussite ?

Le taux de change est une arme de politique économique au sens où il peut contribuer efficacement à atteindre les principaux objectifs de politique économique. La préservation de la compétitivité externe est indéniablement un objectif de taille pour un petit pays ouvert sur l’étranger et exige de cibler un taux de change réel compétitif. Mais pourquoi un régime de flexibilité serait plus adéquat qu’un autre ? Un pays qui choisit un flottement pur doit s’attendre à subir de fortes fluctuations de change qui pénalisent les échanges commerciaux et les investissements directs étrangers. A l’inverse, si un pays choisit une parité fixe, il évitera, certes, l’impact négatif sur le commerce et les mouvements de capitaux, et il sera exposé aux attaques spéculatives mais abandonnera aussi l’autonomie de sa politique monétaire. Le choix entre les deux régimes extrêmes, souvent dits «solutions de coin», dépend de l’utilité de conserver une politique monétaire indépendante. En se positionnant à mi-chemin entre les régimes de change polaires, le régime intermédiaire vise une certaine flexibilité de la politique monétaire et du taux de change ainsi qu’une plus grande stabilité de ce dernier. Il permettrait en outre aux politiques monétaires et de change de s’ajuster pour protéger ces économies des effets des chocs associés à l’ouverture financière. Ce régime de change se présente comme un régime d’arrimage à un panier de devises avec marges de fluctuations autour d’une parité centrale mobile. C’est un régime qui allie les vertus du panier, de la bande et du régime rampant. Quelles sont les conditions de réussite de ce régime flexible? La première condition est la maîtrise des équilibres macroéconomiques internes et externes. Des variables économiques fondamentales sont censées influencer les taux de change (solde commercial, déficit du budget, taux d’intérêt, inflation). Un prérequis de la bonne tenue de la flexibilité est  une évolution positive de notre balance des paiements. Celle-ci continue de refléter la vulnérabilité de l’économie nationale vis-à-vis des fluctuations de la conjoncture économique internationale et de la volatilité des investissements étrangers. Le renforcement de ce prérequis nécessite le maintien de la soutenabilité budgétaire sur une base durable et le ciblage d’inflation comme fondement du régime de politique monétaire. Bank Al-Maghrib a déjà commencé à agir dans cette perspective. Le Maroc a mené une politique de monnaie solide pour lutter contre l’inflation et obliger les entreprises à se porter vers les activités à forts gains de productivité. Cette orientation permet d’accroître la capacité d’ajustement de notre économie aux chocs externes et de tirer les bénéfices d’une meilleure insertion dans l’économie mondiale. La seconde condition de réussite est une  gestion efficace du risque de change. Elle  est au centre des comportements des opérateurs qui se confrontent sur les marchés de change: les autorités monétaires, les intermédiaires financiers, les entreprises et les particuliers. Face au risque de change, les opérateurs souhaitent généralement se couvrir contre le risque de change, ce qui est le cas de la plupart des entreprises et des banques. Les modalités de couverture sont nombreuses. D’importantes innovations dans le domaine des techniques cambiaires offrent aux opérateurs des possibilités de couverture contre le risque de change plus efficaces et diversifiées que les techniques traditionnelles. Les plus importantes de ces innovations sont les contrats à terme, les «futures», et les options. Une pédagogie de l’usage de ces instruments s’impose pour en élargir l’usage.

La troisième condition de succès est de maîtriser le processus de convertibilité du dirham. La convertibilité est dite intégrale lorsqu’elle s’applique à tous les agents, qu’ils soient résidents ou non résidents, et à toutes les opérations. Dans les pays en développement dont les paiements extérieurs sont déséquilibrés, la convertibilité est limitée par des mesures administratives. Quelques pays latino-américains qui ont opté pour une convertibilité intégrale ont connu un processus de dollarisation de leurs économies. Dans un environnement inflationniste, marqué par des déséquilibres internes et externes, les détenteurs d’actifs monétaires, y compris les personnes physiques, préfèrent la détention de devises pour couvrir leurs transactions commerciales ou financières et se débarrassent de la monnaie nationale. Aujourd’hui, le Maroc accuse un retard en matière d’ouverture du compte capital par rapport à ses concurrents. Si, une nouvelle étape dans l’assouplissement de la réglementation des changes est à franchir, cette évolution doit être maîtrisée pour éviter le cercle vicieux de perte de valeur de la monnaie nationale et de fuite vers la détention de devises. La quatrième condition de succès de la flexibilité est la régularisation des cours de change par des interventions publiques des autorités monétaires – garantes de la stabilité monétaire- sur les marchés de change et monétaire. Outre l’action sur l’équilibre du marché de change, les interventions affectent directement la liquidité de l’économie, les taux d’intérêt et, par voie de conséquence, le taux de change à terme. La banque centrale peut être amenée à agir sur les taux d’intérêt pour atteindre son objectif de change. Les politiques de taux d’intérêt perdent de leur autonomie, elles sont conditionnées par l’objectif externe de stabilité des changes. En conséquence, le succès de cette évolution du régime de change est conditionné par une bonne préparation des acteurs concernés qui doivent en apprécier les enjeux et s’approprier les aspects opérationnels.