Le dilemme de la compensation et de la compétitivité

Avec des prix mondiaux de l’énergie appelés à  croître à  moyen terme, le maintien des subventions sans discernement conduirait à  la « faillite » des finances publiques.

La Caisse de compensation a-t-elle entamé sa mue ? La décision de mettre en place un système d’indexation partiel sur les prix des carburants est-elle l’annonce d’une réforme en profondeur, qui sera progressivement étendue aux autres produits énergétiques subventionnés (notamment le fuel) ou sera-t-elle un feu de paille ? La mesure, toute timide qu’elle soit, est un progrès dans l’approche d’une réforme tant de fois ajournée. Les gouvernements précédents n’ont jamais saisi les conjonctures favorables pour tordre le coup à ce serpent à mille têtes. Le système d’indexation, introduit sous le gouvernement  El Youssoufi, fut rapidement mis sous l’entonnoir. Le système actuel est moins radical que le précédent, mais tout en étant plus «soft» il a le mérite d’exister et d’ouvrir des perspectives. Avec l’absorption de 40 milliards de dirhams par an, la Caisse de compensation est devenue une pompe aspirante des ressources publiques, qui cannibalise les efforts de développement des secteurs sociaux et des infrastructures.

Avec des  prix mondiaux de l’énergie appelés à croître à moyen terme, le maintien des subventions sans discernement conduirait à la «faillite» des finances publiques. La multiplication par sept des prix du pétrole en dollar depuis 2000 suggère que d’autres facteurs (en particulier la demande des pays émergents) vont continuer à pousser les prix de l’énergie à la hausse. Il était temps de stopper cette descente aux enfers.

Dans cette perspective, le gouvernement ne doit-il pas envisager d’anticiper la hausse des coûts de l’énergie en pratiquant une nouvelle taxation-tarification de l’énergie ? La réforme de la caisse aura inévitablement à s’attaquer à la question des subventions accordées aux autres produits énergétiques. L’État aura à choisir entre deux options. Soit laisser les «forces du marché» envoyer un signal de rareté aux utilisateurs (et aux producteurs d’énergie) pour qu’ils s’ajustent. Soit protéger les consommateurs intermédiaires d’énergie (les industriels) de cette hausse, en la retardant. Dans ce dernier cas, il convient d’accompagner la hausse de l’énergie en y associant des schémas de subvention permettant des ajustements moins douloureux. Dans un contexte où les prix mondiaux de l’énergie continueront d’augmenter, il est légitime de s’interroger sur l’effet d’une élimination ou d’une modulation des subventions des produits énergétiques sur la compétitivité de l’économie nationale.

L’impact d’une hausse des prix de l’énergie sur la compétitivité est différencié selon que l’on distingue les effets de court terme ou ceux de long terme. A court terme, l’énergie est un coût, car les procédés de fabrication, les technologies en usage sont des données pour les entreprises. Dans ce contexte, le coût de l’énergie affecte négativement la compétitivité, il peut entraver la capacité des entreprises à entrer sur les marchés étrangers. Cette augmentation de coût peut aussi obliger certaines entreprises exportatrices (les moins productives) à renoncer à exporter. Les entreprises exportatrices peuvent subir une baisse de leurs marges en ne répercutant pas entièrement l’augmentation des coûts sur leurs prix à l’exportation. Cette baisse de marge peut aboutir à terme à une perte de compétitivité. En effet, elle pourra affecter leur capacité à financer les investissements qui ont un impact sur leur productivité et donc leur capacité future à exporter.

A plus long terme, le prix de l’énergie est un signal, pour les industriels comme pour les consommateurs finaux: la demande pour des procédés de production ou des dispositifs d’efficacité énergétique pourrait créer de façon dynamique de nouveaux avantages comparatifs pour l’industrie et les services liés. Dans ce cas, la compétitivité du pays dépend de  la croissance de sa productivité, de la qualité des produits mais aussi du développement de nouveaux secteurs. A plus long terme, un renchérissement de l’énergie peut modifier la spécialisation commerciale du pays. Il peut aussi inciter les entreprises à innover. La question posée est celle de l’adéquation de l’offre industrielle marocaine aux besoins d’une économie plus économe en énergie. La croissance de l’économie verte implique la transformation de secteurs existants avec l’émergence de technologies de production ou de produits plus propres.

Ainsi, maintenir artificiellement un prix bas de l’énergie revient à subventionner à la fois les exportations et les importations. Il n’est pas évident que le commerce ainsi soutenu par la sous-tarification soit efficace. De plus, dans la mesure où les concurrents étrangers feraient face aux mêmes variations de coûts, isoler les entreprises nationales aboutirait à subventionner les exportations par une distorsion des prix de l’énergie et retarder l’ajustement technologique nécessaire. Enfin, le prix de l’énergie n’est que l’un des nombreux éléments qui déterminent le prix des exportateurs sur les marchés étrangers. 

En conclusion, la politique économique cheminera sur une voie étroite entre un prix bas préservant la compétitivité à court terme mais obérant les ajustements nécessaires à long terme, et un prix élevé dégradant la compétitivité-coût à court terme mais donnant les incitations nécessaires à un redéploiement vers une économie efficace en termes énergétiques. La tension entre ces deux nécessités – préserver la compétitivité aujourd’hui tout en préparant l’avenir – impose d’envoyer les bons signaux aux acteurs économiques.