Le dictionnaire amoureux d’Abou el Aazm

« Je rêve d’une bibliothèque de dictionnaires », disait un écrivain qui aime s’entourer de mots, vivre parmi eux et s’y vautrer…

«Je rêve d’une bibliothèque de dictionnaires», disait un écrivain qui aime s’entourer de mots, vivre parmi eux et s’y vautrer. Quel homme ou femme, écrivain, simple lecteur ou les deux à la fois, n’aimerait pas un tel compagnon ? Sans aller dans  cet amour fou du dictionnaire jusqu’à prétendre, comme Cocteau, qu’«un chef-d’œuvre de la littérature n’est jamais qu’un dictionnaire en désordre», on peut dire qu’il n’est pas de création littérature, ni de savoir sans cette «fabrique des mots» où l’on dépose, puise, recycle et entretient la mémoire des civilisations et leur évolution à travers l’histoire. Mais qu’est-ce qu’un dictionnaire, se demandera-t-on, sachant que c’est bien ce dernier qui a pour mission de définir les mots, dont le sien? Sauf qu’un dictionnaire n’est pas un livre révélé par on ne sait quel dieu des mots tout puissant et omniscient. Comme toute création de la connaissance et du savoir, à l’origine, c’est d’abord le fruit d’une passion et d’un rêve. Et puis vient le labeur, la patience et le temps consacré à l’ouvrage, la technique qui consiste à compiler, répertorier, classer et surtout à lire et beaucoup. Dans la préface au «New Oxford Dictionary», une référence en la matière, James Murray donne cette définition simple : «Un dictionnaire est un livre qui traite des mots isolés d’une langue afin de montrer leur orthographe, leur prononciation, leur dérivation et leur histoire, ou au moins certains de ces faits. Pour la commodité du classement, les mots sont placés dans un ordre déterminé, alphabétique dans beaucoup de langues. Dans les grands dictionnaires, les informations fournies sont illustrées par des exemples littéraires».
Pour ceux qui ont eu à utiliser, pour leurs études, par choix ou par nécessité, un dictionnaire de langue arabe, Al Mounjide, Al Wassite et bien d’autres, cette définition n’est généralement respectée par aucun de ces ouvrages. De plus, ces dictionnaires sont souvent impénétrables, ce qui est un comble pour un ouvrage qui doit disposer d’un certain nombre d’entrées, comme il est d’usage dans ce type de publications.

Par ailleurs, et c’est le cas de le dire, ces dictionnaires ont été conçus, pour la plupart, par des auteurs moyen-orientaux qui privilégiaient une dimension régionale, voire régionaliste, en excluant du champ sémantique et de la référence littéraire toute une partie des locuteurs du monde arabe  qu’est le Maghreb. Enfin, la plupart de ces dictionnaires n’ont pas été actualisés depuis des années, sinon des décennies. C’est dire l’importance qu’ils accordent à l’évolution de la langue et à son rayonnement mondial.   

C’est à ces carences et incohérences que le nouveau dictionnaire arabe élaboré par un Marocain vient de répondre, et de quelle façon, car l’ouvrage d’Abdelghani Abou el Aazm est un trésor de mots offerts dans un bel écrin, et le tout en quatre gros volumes de plus de 700 pages chacun en plus des cartes et illustrations à la fin de chaque partie. Il s’agit donc du premier dictionnaire en langue arabe établi par un Marocain et il porte bien son nom : Al Ghani Azzahir (Le riche et florissant). Et puisqu’on est dans les mots et leurs significations, le patronyme de son  auteur aussi, Abdelghani Abou el Aazm, (homme de volonté) renvoie à la passion dévorante et à l’inébranlable volonté d’un intellectuel et chercheur désireux d’accomplir une œuvre de vie, à laquelle il a consacré plus d’un quart de siècle et consenti d’énormes sacrifices tant familiaux que professionnels. Si, comme disait Camus, «toute œuvre authentique est un don à l’avenir», Abou el Aazm nous a fait là un riche legs de mots et de choses qui nous parlent en tant que Marocains, en tant que locuteurs d’une langue arabe tant malmenée, si mal enseignée et souvent mal entendue. Il est difficile de parler ou de rendre compte d’un dictionnaire lorsqu’on ne l’a pas lu de «Alif» à «Ya» ou de A à Z. Mais, me diriez-vous, qui a déjà lu un dictionnaire, même de poche, de la première lettre à la dernière ? Mis à part son propre auteur ou son équipe, on ne lit jamais un dictionnaire du début jusqu’à la fin, mais souvent dans le désordre des mots et des choses que l’on y recherche. C’est un peu ce désordre-là qu’évoque Cocteau dans sa boutade sur le chef-d’œuvre de la littérature citée ci-dessus. Mais lors de la présentation de l’ouvrage à la Bibliothèque nationale de Rabat, la semaine dernière, un collectif de chercheurs et d’universitaires qui avaient suivi le travail d’Abou el Aazm ont relevé les particularités qui distinguent cette œuvre monumentale d’autres dictionnaires arabes. L’auteur a classé les mots selon la prononciation, ce qui n’est pas rien s’agissant de l’arabe. De plus, on trouve pour la première fois une féminisation de certains mots, ce qui dénote une approche genre dramatiquement absente d’ouvrages arabes du Machreq. Par ailleurs, Abdelghani Abou el Aazm a veillé à voyelliser les mots, ce qui facilite énormément la recherche lorsqu’il s’agit d’une langue qui s’appuie largement sur cet aspect. Parmi les innovations en matière de dictionnaires de langue arabe, l’auteur livre à profusion et afin d’illustrer le propos, des citations coraniques, des hadiths ou des citations d’auteurs arabes du Moyen-Orient mais aussi, et pour la première fois, du Maroc.

Avec Alghani Azzahir, Abou el Aazm a fait œuvre utile mais aussi un don à l’avenir. Il est comme ces poètes, dont parle René Char, qui laissent des traces car seules les traces font rêver. Oui, un dictionnaire amoureux comme celui-ci, élaboré à partir d’un rêve et auquel on consacre une grande partie de sa vie, cela fait rêver. Il peut même faire vivre mieux des mots et des hommes dans un monde de plus en plus aphone  usant de mots ayant de moins en moins de sens.