Le deuxième nom de Sefrou

Qu’y a-t-il donc de païen dans cette manifestation pour que des esprits bornés(**) songent
à  interdire le déroulement de la fête des cerises ?

Fin des années cinquante. Quel âge avais-je ? Quatre printemps, cinq récoltes de cerises ? En tous les cas, je n’étais pas plus haut que trois pommes lorsque Miss Cerisette et ses dauphines ont fait irruption dans mon univers d’enfant. Comme tous les Sefriouis depuis 1920, l’éclosion des bourgeons m’annonçait que le rendez-vous annuel était proche.
Du haut de son carrosse, ses timides gestes de la main, des sourires que nous sublimions allaient répondre à nos applaudissements attendris. Miss Cerisette au pays des vergers nous réjouissait aussi par la perspective de déguster des cerises à cœur joie. En attendant, petits Adam devant le fruit interdit, nous nous repaissions à savourer des haricots crus et des prunes encore vertes directement pris sur l’arbre. Pour en atténuer l’acidité, nous les coupions de sel. Et tant pis si l’origine de nos coliques du soir était là. Quand bien même aurions-nous su que cette dégustation prématurée allait être responsable de nos colopathies futures, rien ne nous aurait fait renoncer à ces délices innocentes.
Cette reine d’une saison n’était pas une histoire de beauté mais un conte de charme. Les mensurations, le tour de poitrine, tout ce qui pouvait heurter les conservatismes de la ville était couvert d’un voile de pudeur. Un caftan souvent, parfois une robe blanche de mariée, rarement vénusienne, toujours auréolée d’une couronne pour orner et retenir une coiffure plus que socialement correcte. L’élue d’une moisson devait être non pas un top model mais un modèle d’éducation. Bent annas, fille de bonnes gens, disait-on ; aussi bien en ville que studieuse sur les bancs de l’école.
Qu’y a-t-il donc de païen dans cette manifestation pour que des esprits bornés songent à en interdire le déroulement ?
«A chtatata a oueled elharata !» Ô pluies, ô fils des laboureurs… Deux évènements faisaient communier dans un même élan les Sefriouis. Les premières averses qui nous faisaient sortir dans les rues pour en chanter les bienfaits et la fête des cerises intimement liée à ces pluies. Dieu on l’en louait chaque jour dans nos prières et avant tous nos repas. Juifs comme musulmans, berbères comme arabes.
La fête des cerises est le deuxième nom de Sefrou. Elle le porte comme les soldats des belles causes portent leurs noms de guerre, avec discrétion et élégance. Bien sûr, la piscine a quitté le lit de l’Oued Aggaï qui en faisait le bassin le plus frais du Royaume. Les crues, semble-t-il. Les Juifs sont partis pour d’autres cieux, mais le Mellah ne s’est pas pour autant vidé.
D’autres flux migratoires l’ont rempli. Nous-mêmes avons été nombreux à aller très tôt vers d’autres horizons cédant l’espace au ruissellement de nouvelles migrations. Mais la fête des cerises est restée un instant de joie pour les résidents, l’occasion et le prétexte de revenir à Sefrou, pour les autres.

(*) Conseil supérieur de la communication audiovisuelle.
(**) Naïm Kamal fait allusion ici à une polémique qui a éclaté au conseil municipal de Sefrou. Des conseillers PJD auraient remis en cause l’organisation de Miss Cerisette et proposé de remplacer les jeunes femmes par des jeunes filles de 12-13 ans.