Le désenchantement partisan

Nos partis, quelles que soient leurs couleurs ou leurs obédiences politiques, reposent sur un modèle conférant aux instances dirigeantes, si ce n’est au leader, le rôle d’arrêter les décisions politiques.

Les institutions politiques que sont les partis doivent jouer le rôle de médiateurs essentiels entre les citoyens et le monde de l’engagement politique. Leur mission fondamentale est de prendre en charge la demande de démocratie. La réalité de fonctionnement des partis n’a souvent que peu de choses à voir avec les idéaux démocratiques prônés par ces mêmes partis. A l’approche de l’échéance électorale, prendront-ils conscience du décalage croissant entre les préoccupations du grand public et leur logique de fonctionnement ? On observe, depuis quelque temps, une reprise de contact avec les bases, voire des franges de la société. Des conférences, forums et sessions des instances délibératives sont organisés à travers le pays, ouvertes aux sympathisants. Parallèlement, les adhérents, considérés soudain comme un capital important et sous-employé, sont sollicités avec plus d’insistance. Cet intérêt conjoncturel porté à la participation des adhérents s’explique par le souci d’améliorer l’image du parti, voire son efficacité en utilisant les bases militantes comme l’une des sources d’information sur les attentes du public. Il apporte également une dose de reconnaissance à ceux qui, au sein du mouvement, considèrent que le leadership reste ordinairement sourd à leurs préoccupations. L’espoir étant que ces initiatives relancent l’intérêt et la participation déclinante des militants et adhérents. Elles constituent l’un des rares moments où les militants disposent d’une opportunité de s’impliquer dans le débat et donnent l’illusion d’une contribution militante aux orientations du parti. Car en des temps ordinaires, les partis ont du mal à accorder aux adhérents un pouvoir décisif sur l’élaboration des politiques ou des programmes.  

Nos partis, quelles que soient leurs couleurs ou leurs obédiences politiques, reposent sur un modèle conférant aux instances dirigeantes, si ce n’est au leader, le rôle d’arrêter les décisions politiques. Certes, tous les partis revendiquent la proximité et disposent de sections dans les différentes circonscriptions ; elles sont normalement chargées d’organiser les débats sur les questions d’actualité, de faire remonter au niveau national les préoccupations exprimées par les adhérents. En un sens, les activités de ces sections doivent servir de caisse de résonance et créer un mécanisme de communication à double sens entre le centre et la base. Leur fonction est de permettre aux forums locaux et nationaux d’être parties prenantes des débats parlementaires et de discuter des propositions gouvernementales et de l’opposition sur les questions les plus importantes. Or, dans la vie de nos partis, les activités organisées en temps ordinaire sont déconnectées des débats du Parlement ou de l’agenda politique du gouvernement. Quand a-t-on vu une instance délibérative d’un parti donner un avis, suivre la mise en œuvre du Plan vert, du Plan Emergence, discuter de la Politique de l’emploi ou de l’INDH ? Quand a-t-on vu un Conseil national ou une Conférence nationale d’un parti discuter des orientations de la Loi de finances, des propositions formulées par les groupes parlementaires ? Suivant mon expérience personnelle, de plus de quinze ans de pratique gouvernementale ; je n’ai jamais eu l’occasion de voir un des ministres de mon mouvement présenter son programme aux instances délibératives du parti, les sensibiliser sur les choix de son département, sur le bilan de son action, sur les contraintes, les entraves qu’il rencontre dans l’application de ses choix. Je ne sais si dans d’autres institutions partisanes les choses se passent autrement. J’en doute à entendre l’avis de quelques adhérents. Les instances délibératives des partis n’ont pas de rôle déterminant dans l’élaboration des projets politiques. L’ordre du jour de ces réunions est essentiellement composé de questions organisationnelles. Le caractère anodin de l’ordre du jour contribue à faire de ces instances «un rassemblement de fidèles élus du Congrès» plus qu’une assemblée délibérative. Il n’est pas étonnant qu’au sein de l’opinion publique s’impose cette image d’un fonctionnement autocratique de ces instances, qu’elles deviennent de plus en plus raillées par leur impuissance. Tout se passe comme si le mode autocratique du système politique se diffuse dans la vie des partis. Les moments démocratiques  de ces assemblées sont souvent identifiés à la possibilité de voter librement une décision ou plus rarement une  motion. Cette procédure de recours au vote au sein des assemblées délibératives des partis est en fait un simulacre d’expression démocratique. Les votes qui terminent les débats sont plutôt un moyen de manifester l’appartenance au groupe : ils n’ont aucun poids effectif dans les processus de décision. Unanimes dans la plupart des cas, ils soulignent le soutien quasi inconditionnel pour la direction.
Malgré l’affichage d’une image d’ouverture, la vie des partis ne répond pas à un modèle de démocratie participative, ni n’accorde d’importance à la délibération. Les assemblées délibératives des partis sont moins les lieux où se forgent des décisions que des occasions d’écouter les dirigeants ou de leur faire passer des messages. A la veille de la nouvelle campagne électorale, les partis doivent changer d’attitude quant à leur conception de la démocratie interne, de nouvelles procédures doivent être imaginées dans le sens d’un pouvoir accru des adhérents et sympathisants dans l’élaboration des projets politiques. C’est non seulement un devoir moral mais aussi une source d’enrichissement des institutions partisanes. C’est la seule voie pour contribuer à réduire le désengagement des militants et à attirer de nouveaux supporters.