Le désarroi d’une génération

La faute majeure commise par nombre de « progressistes-modernistes » a été de se couper de celle-ci et de se détourner du patrimoine culturel perçu à  travers
sa seule dimension traditionnelle.

Appartenant à la mouvance moderniste, ils représentent une militance : celle des années 70, années de plomb certes mais aussi de l’utopie agissante, de la foi passionnée en la cause de la justice, de la liberté et de l’égalité. Sans nécessairement adhérer à un parti politique, ils sont passés par l’école de l’UNEM, l’UNEM de la grande époque où se forgea leur conscience politique.

S’élevant contre l’oppression sous toutes ses formes, ils ont rejeté le système, haï la famille, tenter, à l’image d’un Driss Chraïbi, de déboulonner la statue du père. Ils ont cru, outre à la leur propre, à l’émancipation de la société dans son ensemble, cette société pour laquelle ils ont rêvé le droit et l’équité mais aussi l’esprit libre et l’ouverture au changement. Pour eux, la modernité ne se limitait pas au modernisme, à cette fringale de haute technologie qui axe sur la seule et unique performance de la machine et ne s’accompagne d’aucune volonté de casser les archaïsmes sociaux et mentaux.

Leur modernité signifiait cette transformation en profondeur qui donne à la raison sa prééminence et place l’homme au centre des préoccupations. Un homme dont la réflexion guide l’action et pense le monde, non plus à travers des schémas figés et préétablis, mais avec un esprit d’ouverture qui fait percevoir l’évolution en tant que moteur même de la vie. C’était cela le sens du combat dans lequel ils s’inscrivaient, un combat dont le champ devait englober autant le politique que le social, l’un étant le déterminant de l’autre.

Or qu’est-il advenu de cet engagement ? Que sont devenus ceux qui le portaient chevillé au corps ? Ces femmes et ces hommes se sont d’abord faits rattraper par le temps, cessant d’être des jeunes pleins de fougue et de passion pour devenir, à leur tour, des adultes contraints de composer avec le réel et confrontés à la remise en question des suivants.

Ils sont aujourd’hui cinquantenaires, avec donc un demi-siècle de vie sur les épaules, ce qui commence à peser sacrément lourd dans la balance du temps. A cet âge-là, qu’on le veuille au non, l’heure des premiers bilans sonne, ce qui a été vécu outrepassant ce qui reste à vivre. Mais au-delà de ce temps qui vous rattrape, autre chose caractérise ceux de cette génération qui n’ont pas oublié leurs rêves d’antan : c’est le désarroi. Le désarroi devant le décalage existant entre eux et l’environnement social. Le langage de celui-ci leur devient de plus en plus étranger.

Cette société dans laquelle ils évoluent est la leur mais ils ne s’y reconnaissent plus. Plus douloureux encore, elle ne les reconnaît plus. Eux qui ont tant cru, ou voulu, œuvrer pour son bien-être, sentent qu’ils n’y ont plus prise. D’autres forces travaillent ce corps social dans un sens qui les affole étant celui de la régression et de l’enfermement.

A l’heure où il faut s’atteler à réussir la transmission du flambeau, ils réalisent que leur conception de la modernité est battue en brèche. Persuadé du bien-fondé de leurs convictions, de l’universalité des valeurs auxquelles ils croient, ils n’ont pas pris la juste mesure du ressenti profond de ceux qui n’ont pas eu la chance de s’ouvrir au monde et vivent un quotidien de frustrations et de colère.

Ils n’ont pas fait l’effort d’adapter leur langage à l’auditoire auquel ils s’adressent. D’autres l’ont compris qui ont su ainsi disséminer leurs idées et travailler le corps social dans le sens de leur idéologie régressive. A le convaincre que tout ce que les modernistes défendent n’est que valeurs importées.

Une chose aisée dans un contexte international, où la liberté et la démocratie sont constamment instrumentalisées par un Occident obnubilé par sa volonté de puissance et de mise sous tutelle des pays du sud. Comment en effet, dans un tel cadre, parvenir à faire percevoir ces notions en tant que valeurs universelles qui relèvent du patrimoine de tous ? Pour ce faire, il n’est qu’un moyen, celui auquel s’attellent depuis peu les (encore trop rares) intellectuels, celui de revisiter sa propre histoire et d’y puiser ses arguments.

La faute majeure commise par nombre de « progressistes-modernistes » a été de se couper de celle-ci et de se détourner du patrimoine culturel perçu à travers sa seule dimension traditionnelle. C’est ainsi que langue a été perdue avec la société de base. Qu’une autoroute a été ouverte devant ceux qui surent faire main basse sur ces matériaux-là pour les manipuler à leur guise.

Aucun changement, aucune évolution ne peuvent se faire sans la volonté des concernés. Une évidence insuffisamment prise en compte par ceux qui ont rêvé de faire le bien du peuple … mais parfois malgré le peuple !