Le degré zéro de l’écriture cinématographique

à la faveur de la tenue la semaine dernière du 17efestival national du film de tanger, les rencontres et tables rondes organisées en marge de cet évènement ont unanimement souligné la faiblesse qualitative relevée dans de nombreuses productions récentes.

Une certaine hauteur de l’esprit donne le vertige à beaucoup d’imbéciles. Cette constatation est aisément vérifiable auprès de certains membres de quelques corporations, dites artistiques. On sait que nombre d’entre eux, lorsqu’ils prennent la parole dans telle ou telle rencontre en arabe ou pire encore en français, font d’abord une démonstration manifeste de la vacuité de leur discours et un étalage pathétique de la pauvreté de leur langage. Dans le domaine de la chanson et de la variété, l’affaire est, si l’on ose dire, entendue depuis des lustres. Il n’est que de tendre l’oreille ou de jeter un œil sur les réponses à une question, déjà simpliste, posée ou proposée par un animateur de la radio ou de la télé. Résultat : des expressions encore plus simplistes noyées dans des onomatopées, enveloppées par des «hamdalah» et concluent de moult inchallah sur leur prochain album de chansons. Un collier de talismans pour conjurer le sort et chasser le mauvais œil. Bon, en même temps, il ne faudrait pas non plus leur demander de «poéter» plus haut que leur luth, comme dirait notre ami et regretté Tayeb Seddiki. Mais enfin, ils pourraient quand même faire des phrases avec un sujet, un verbe et un complément, non ? C’est trop leur demander ?

Et les autres artistes alors ? Ceux qui se mêlent de créer, de filmer, d’écrire ou de jouer pour les spectacles vivants ou pas, voire de penser et de concevoir, de produire et de donner à voir? Ce n’est pas mieux, à part quelques rares exceptions et c’est là que le bât blesse. Comment, dès lors, un quelconque exercice d’admiration peut-il s’opérer chez le public ? Lorsque l’élite parle comme le tout-venant et quand les hommes et les femmes qui vivent des choses de l’esprit en sont dépourvues, où est la gloire ? La gloire est parfois un malentendu, et «peut-être le pire», ajoutait l’écrivain et poète argentin Borgès. C’est donc à ce malentendu que nous sommes souvent invités et devant le prodigieux triomphe de l’inculture et de l’incompétence hissées au rang d’art ou d’expertise.

Quittons les hauteurs en paillettes de cette gloire factice pour évoquer une autre corporation, intellectuelle celle-là et en charge d’un art, le Septième (concerne néanmoins quelques cas cités auparavant. Mais passons). On sait qu’entre le cinéma et le public s’interpose une entité bizarre qu’on appelle la critique. Au Maroc, son histoire est presque aussi ancienne que celle du cinéma national. Elle remonte aux années soixante et a épousé l’air du temps politique et engagé de l’époque. Résolument idéologique, ancrée à gauche et orale, cette critique biberonnée aux films de l’Europe de l’Est, notamment soviétiques, a été durant des années un phénomène sonore. On a, des années durant, plus parlé de cinéma, en décortiquant et en disséquant des films par le verbe et les longs débats houleux, verbeux  et souvent byzantins, que produit ou  répertorié des textes ou engrangé une documentation écrite. C’était aussi, en partie, le cas sous d’autres cieux et dans d’autres contextes politiques en Europe (France ou Italie, pays dont Ettore Scola a restitué un peu l’ambiance obsessionnellement cinéphilique de l’époque dans ses très beaux films, Nous nous sommes tant aimés et La terrasse.

Aujourd’hui, tout en continuant leur mission pédagogique dans d’autres conditions et avec des moyens toujours aussi limités, la critique et les associations de ciné-clubs sont confrontées à un changement radical du comportement et de la consommation du public quant au cinéma en général. Cependant, la critique cinématographique, contrairement au temps jadis, a aujourd’hui du grain à moudre avec l’arrivée, en fanfare et en quantité, de films marocains. Mais à la faveur de la tenue la semaine dernière du 17e Festival national du film de Tanger, les rencontres et tables rondes organisées en marge de cet évènement ont unanimement souligné la faiblesse qualitative relevée dans de nombreuses productions récentes. Et jusqu’au jury de cette édition qui a attiré l’attention des responsables sur le niveau affligeant du dernier cru, en dépit des efforts techniques et des moyens mis la disposition de certaines productions. Les uns et les autres ont mis l’index sur le point faible du cinéma national aujourd’hui : le scénario et l’originalité dans l’écriture, le manque d’intérêt accordé, par manque de moyens ou de savoir-faire, à une étape importante dans le processus de création d’un film, à savoir le développement d’un script. Tout cela a inspiré cette réflexion à un réalisateur en mal de public alors qu’il en est à son énième long métrage à rayonnement confidentiel : «3lah dorka ch’nou houa éssinario ga3 ? C’est qu’un prétexte!» C’est dire si le con…texte n’est pas encore favorable à la création authentique, qui est, comme disait Camus, «un don fait à l’avenir».