Le dégoût des autres

L’histoire s’écrit en live, en images accélérées et en boucle par des médias en délire et l’opinion y prend une part prépondérante. tout le monde a quelque chose à  dire ; et même ceux qui n’ont rien à  dire veulent bien le faire savoir. internet devient le temple de la pensée emballée, dans tous les sens de l’adjectif, et dans ce temple chacun prie à  sa façon.

«La seule chose dont on soit sûr en ce qui concerne l’avenir, disait le romancier français Jean Dutourd, c’est qu’il n’est jamais conforme à nos prévisions». En ces temps troubles et agités que traverse le monde, on peut chaque jour vérifier cette affirmation lucide s’agissant des prévisions économiques chiffrées comme dans   bien d’autres domaines relatifs à la gestion de la vie dans la cité. Voilà pourquoi il n’est plus aussi facile de guider les peuples vers ce que l’on croit  être leur bien. Avec ou sans leur consentement. Ceux qui les consultent ne s’en sortent pas mieux que les autres. Régimes ouverts ou fermés, tout le monde semble avancer, le doigt mouillé, vers un avenir de plus en plus opaque. Mais ceux qui s’avancent avec la modestie savante et le savoir humble ont au moins pour eux l’excuse de ces vertus. Les autres se tromperont et tromperont doublement.

Ces considérations peu riantes, on le concède, s’imposent de plus en plus comme un constat général indiquant peut-être la fin d’une époque et le début d’une autre. C’est justement cet entre-deux imprécis et enrobé d’une brume de doute que définissait Gramsci comme un des signes de la crise en général. Ah ! la crise. Jamais ce mot n’a été autant cité que ces derniers mois. Trompeté par les médias et ressassé par les experts en toute circonstance, il a relégué les Cassandre d’hier au rang de vieilles sorcières et autres cartomanciennes édentées. Aujourd’hui, tout le monde prévoit le pire, chiffres à l’appui et arguments en béton. On rivalise en prévisions catastrophistes au point où aucun propos, un tant soit peu optimiste, n’est ni audible ni crédible. Pire encore, les optimistes de nature se cachent avec leur sourire qui vite se mue en soupir de résignation.

C’est dans ce doute systématique et ce désordre existentiel qui n’épargne pas plus les pays du Nord que ceux du Sud, que l’opinion se taille une place centrale et omniprésente. En effet, les bouleversements enregistrés dans un certain nombre de pays arabes ont coïncidé avec le développement technologique des moyens de communication. D’aucuns ont vu là une certaine causalité expliquant la soudaine explosion de la colère de la rue. Personne ne la prévoyait, même si tous les ingrédients et indicateurs étaient bien réunis. Les grandes puissances du Nord ont accompagné cahin-caha et hypocritement cette «renaissance arabe» aux relents révolutionnaires habillés d’un discours furieusement démocratique.

C’est donc, pour revenir à l’opinion, celle-ci qui va prendre le pouvoir. L’opinion va avoir pignon sur rue, si vous me passez ce jeu de mot facile. Les psys vont y avoir une vertu thérapeutique pour verbaliser une souffrance endurée et inexprimée et laisser remonter le refoulé afin de lui donner une expression sur la place publique. Les sociologues demandent du recul pour appréhender la manifestation exacte de ce phénomène sociétal. Les politologues donnent leur langue au chat ; et on les comprend tant leur métier devient improbable. Les historiens, eux, prennent date (ce qui est la moindre des choses) et des notes en cas de besoin. L’histoire s’écrit en live, en images accélérées et en boucle par des médias en délire et l’opinion y prend une part prépondérante. Tout le monde a quelque chose à dire ; et même ceux qui n’ont rien à dire veulent bien le faire savoir. Internet devient le temple de la pensée emballée, dans tous les sens de l’adjectif, et dans ce temple chacun prie à sa façon. Ceux qui pensent lentement n’ont plus de place dans ce charivari. Ils rejoignent dans leur silence ceux qui ont de la mémoire et qui  entretiennent et «conservent le souvenir de l’idéal», comme disait un auteur lucide. Ceux-là gardent encore le goût des autres. Mais ce temps troublé est devenu, hélas, bien celui du dégoût des autres. Le dégoût des autres c’est cet obscur sentiment que l’on éprouve envers ceux qui ne pensent pas comme vous. C’est aussi, comme dirait Spinoza, «une passion triste» qui fleurit de plus en plus sous les pavés et que fertilisent l’ignorance, la démagogie. Bref, la bêtise humaine. Mais rien n’est plus changeant qu’une opinion. On en connaît qui en change comme les reptiles font leur mue. Même certains principes peuvent changer, car souvent ils sont adossés à des opinions. Sauf s’ils sont enracinés dans des valeurs. Les valeurs, elles, c’est le caractère ou l’identité individuelle. Et on ne change pas de caractère ou si peu, sinon l’on devient une autre personne. Quelqu’un d’autre. Ou alors quelque chose d’autre. Mais comme écrivait Flaubert à un des ses amis, «lorsqu’on est quelqu’un, pourquoi vouloir devenir quelque chose ?».