Le début et la suite

A l’heure où, au Maroc, il n’est de bon bec que de cinéma, de festivals au nombre pléthorique, de cinéastes euphoriques, volubiles et fêtards, (…) on se dit qu’il est
au moins un pays de par le monde où être cinéaste
c’est plus qu’un bonheur : une vertu. En face,
ceux qui ont choisi la plume pour s’exprimer tirent
le diable par la queue et la tronche aussi par la même occasion, se lamentent à  longueur de colonnes dans
les journaux et, certains, font même peine à  voir
après avoir fait peine à  lire.

«L’homme adossé à la cheminée cherchait une tête connue pour lui faire la conversation. En vain, celles de la plupart des invités ne lui étaient pas familières. Il tira par le manche un serveur qui slalomait, muni d’un plateau de petits fours calé sur l’avant-bras, dans le brouhaha de l’assistance pour piquer un canapé aux anchois».

Cette scène fictive et plus ou moins imagée ressemble à une indication scénique de n’importe quel scénario de film à écrire. Elle pourrait aussi servir d’incipit à une fiction littéraire à raconter. A cette différence que, pour la première, le scénariste sait à l’avance ce qui va advenir, les séquences qui se succéderont, est-ce que l’homme avalera ou non le canapé aux anchois ? qui rencontrera-t-il après ?… Toute l’histoire est déjà inscrite dans un synopsis qui résume son contenu et décline l’identité de ses protagonistes.

Le récit est donc pré-établi, son évolution décidée, sa trame tissée à l’avance et sa fin annoncée. Ce n’est pas le cas du romancier qui gambade dans le champ vaste et illimité de l’imaginaire et laisse libre cours à son inspiration et ses rêves. Il ne s’agit pas ici, bien entendu, du romancier du réel qui enquête, prend des notes, établit un plan de travail et construit une histoire comme on bâtit un château pour ne s’autoriser, en guise de fantaisies, que quelques escapades fictives.

Si l’on vous parle de ces deux genres d’écriture, en termes aussi évidents, ce n’est certes pas pour donner dans un quelconque didactisme mais pour faire un constat et partager un regret. A l’heure où, au Maroc, il n’est de bon bec que de cinéma, de festivals au nombre pléthorique, de cinéastes euphoriques, volubiles et fêtards, «hommagés» et embaumés de leur vivant, on se dit qu’il est au moins un pays de par le monde où être cinéaste c’est plus qu’un bonheur : une vertu. En face, ceux qui ont choisi la plume pour s’exprimer, tirent le diable par la queue et la tronche aussi par la même occasion, se lamentent à longueur de colonnes dans les journaux et certains font même peine à voir après avoir fait peine à lire.

Alors on se dit que peut-être vaut-il mieux vivre dans un pays où l’on aime donner des images sans raconter d’histoire plutôt que de raconter une histoire pour donner une image. Ce n’est pas clair, nous dit l’autre. «Les sots, disait Valéry, croient que plaisanter, ce n’est pas être sérieux, et qu’un jeu de mots n’est pas une réponse. Pourquoi cette conviction chez eux ? C’est qu’il est de leur intérêt qu’il en soit ainsi. C’est raison d’Etat, il y va de leur existence».

Autre sujet de cette chronique qui n’a rien à voir avec le premier, encore que : le romancier égyptien de langue française qui a fait de la dérision un thème et un rempart contre l’injustice et la bêtise vient de tirer sa révérence à l’âge respectable de 95 ans. Il s’agit d’Albert Cossery dont le chef d’œuvre, Mendiants et orgueilleux, a marqué toute une génération de lecteurs.

Ce roman raconte l’histoire d’un professeur d’université égyptien qui décide d’abandonner son statut privilégié d’enseignant afin de se faire mendiant et retrouver la sérénité dans le dénuement. Une cinéaste égyptienne a tiré de ce beau roman une adaptation cinématographique inodore et incolore qui en a fait un navet que tout le monde a heureusement oublié. L’univers romanesque de Cossery rappelle celui, en arabe, de Najib Mahfoud, avec l’humour et la dérision en plus.

Bas quartiers et gens de peu sont la matière dans laquelle Cossery a puisé pour écrire ses huit romans. On peut les lire ou relire aujourd’hui réunis en deux volumes publiés par son amie l’éditrice Joëlle Losfeld. Après son roman Les couleurs de l’infamie publié en 1999, Cossery a décidé de ne plus rien écrire.

Il a vécu pendant plus de soixante ans dans la même chambre d’un petit hôtel à Paris et voyagé, depuis qu’il a cessé d’écrire, entre quelques cafés de Saint-Germain-des-Prés. En regardant, à partir des terrasses de ces cafés, les gens et le temps passer, il a fait pour lui et pour quelques amis une œuvre de silence et rendu ainsi le plus bel éloge à la paresse bien méritée.

Dans un de ces ouvrages, Cossery entame ainsi le récit : «Assis à la terrasse du café, Teymour se sentait aussi malheureux qu’un pou sur la tête d’un chauve.

Toute son attitude exprimait le désœuvrement, le vide morbide, la désolation qui affectaient son âme en cet instant mémorable où il découvrait sa ville natale après six années d’absence passées à l’étranger. (…)» Qu’aurait inventé un auteur de scénario après cet incipit ? Cossery, lui, a fait un chef-d’œuvre dont le titre est Le complot des saltimbanques.