Le culte du chef inculte

De l’homme qui rit de Victor Hugo, on a fait une vache, il y a longtemps déjà. C’est l’art de détourner le titre d’une oeuvre littéraire pour en affubler une marque de fromage. Il est vrai que la littérature a toujours été une vache à lait pour qui sait traire et en extraire la substance qui sert ses desseins. La publicité et la communication en général ne s’en sont pas privées. Un certain journalisme aussi lorsqu’il se sert, au secrétariat de rédaction, de ce qu’on appelle «les titres référentiels», comme, par exemple et au hasard : Cent ans de sollicitude, Mémoires d’autres tombes… La titraille, comme disaient les anciens metteurs en page du temps de la composition à chaud, fait aussi référence aux titres de films ou de pièces de théâtre célèbres.

C’est selon la culture du titreur et celle de son directeur ou rédacteur en chef. C’est important, la culture d’un chef. Quel que soit le domaine d’exercice de la responsabilité. Mais souvent, le mot chef renvoie à la caricature de l’adjudant, du garde-chiourme et du responsable de chantier. Ceux-là, on ne leur demande pas d’avoir de la culture, c’est même le contraire. Surtout ne pas en avoir et, plus encore, combattre toute trace, toute manifestation ou expression de cette même culture.

On exécute et on réfléchit après si on peut réfléchir, mais on n’est pas obligé. Quant à lire, écrire, dire des choses belles, intelligentes, spirituelles et somme toute utiles, c’est un critère éliminatoire. Pourtant, le mot chef, en français, devenu universel puisque même en arabe il est d’un usage courant, est dérivé du latin caput, qui signifie «tête».Voilà encore un mot qui a perdu son sens et sa tête. Reste ce qu’on en fait dans les administrations, les entreprises et autres lieux de travail ou de pouvoir. Ces deux dernières notions sont en réalité très liées. Travail et pouvoir. Chez nous, souvent, le second prend le dessus sur le premier. De sorte que ce qui importe chez le chef, c’est d’exercer le pouvoir avant tout et même au détriment du travail.

On peut citer une quantité d’exemples de ce comportement qui se nourrit de l’incapacité d’assumer une responsabilité, voire une sociabilité auprès ou avec les autres. Lorsque le travail en question est du domaine de la voirie, du bâtiment, de la manufacture ou de toute activité dite manuelle et, par ailleurs, parfaitement respectable et utile à la collectivité, on pourrait comprendre la posture dudit chef. Mais voilà que cela touche d’autres activités, de plus en plus émergentes, qui nécessitent à la fois la réflexion, le doute, la créativité et l’innovation, c’est-à-dire l’audace. Or, le chef, tel que décrit ci-dessus, ne tolère aucune de ces caractéristiques. Pire encore, il les combat toutes.

Bien sûr, chaque chef a sa manière, sa psychologie, «zâama », ses petits trucs. Mais il y a une ou deux caractéristiques que le chef abhorre, c’est l’honnêteté et la franchise. Alors, il s’entoure d’un petit carré, voire d’une seule personne, un homme ou une femme, peu importe. Leur travail consiste à dire au chef ce qu’il veut entendre, ils le caressent dans le sens du poil (lorsqu’il a des poils, bien sûr), magnifient ses décisions, disent du mal de tous les autres membres de l’entreprise, mouchardent, médisent les uns des autres même s’ils ne sont que deux. Mais lorsqu’il n’est qu’un ou une. Il ou elle se sert. De tout ce vide. De tout ce silence dans les rangs. De toute cette servilité volontaire ou non.

Car le chef, inculte mais qui se croit malin, n’a qu’un seul ennemi à part lui-même: celui ou celle qui caresse sa vanité ou ce qui en tient lieu. Demandez à nombre de personnes qui travaillent dans certaines entreprises quel est le mot le moins en cours : dignité ou servilité ? L’aile ou la cuisse ? , se marre l’autre rigolo qui ne pense qu’à la poule… aux oeufs d’or. La réponse est dans la question. Comme d’habitude. Et comme d’habitude, nous dit l’autre fataliste, à quoi sert-il de relever ce que tout le monde sait et tait ?

Il faut beaucoup de livres, d’écrits dénonciateurs pour entretenir un peu cette capacité d’indignation qui fait tant défaut dans certains lieux de travail où le pouvoir se conjugue à la première personne du très singulier chef. Après avoir dit cela, on peut se mettre dans un coin et laisser défiler le spectacle, vulgaire et subalterne, d’une très mauvaise comédie du pouvoir. La roue tourne, dit-on. Mais le meilleur endroit pour la regarder tourner, c’est de ne pas être dessus.