Le courage de ses choix

L’heure n’est-elle pas venue pour tous ceux qui se disent
«progressistes et modernistes» d’assumer franchement leurs convictions
? Le risque d’une traversée du désert ? Et alors ! Cette traversée
du désert, n’y est-on pas déjà ?

Comme chaque année, dans le cadre de leur université de printemps, les membres et sympathisants de l’association Alternatives se sont retrouvés un week-end durant pour débattre des problématiques de l’heure.
A l’ordre du jour étaient inscrites des thématiques aussi lourdes que celles du pouvoir dans le rapport monarchie-partis politiques, de la religion face aux impératifs de développement ou encore des choix socio-économiques du pays. Comme à chaque fois que la réalité présente est passée au crible de la pensée, l’avenir qui se projette apparaît sous de sombres prémices.
Au cours de ces deux jours ont été pointés du doigt le mal-être, la crise de confiance, l’absence de visibilité, la perte de sens, le cumul des déficits… des mots-clés éculés à force de répétition. Car il n’est rien qui n’ait déjà été dit et redit. Nous sommes tous devenus experts dans l’art du constat. Une transition inachevée, des partis politiques malades, un gouvernement privé de la réelle capacité d’agir, une monarchie qui cumule l’ensemble des pouvoirs et puis des déficits énormes dont le plus vertigineux est celui du capital humain, une perversion terrible des valeurs porteuses, tout cela, même le moins averti de nos concitoyens en a une conscience aiguë.
Reste que bien malin est celui qui sait comment «dealer» avec toutes ces données pour se concocter le fameux devenir de «progrès et de modernité» tant promis surtout quand, par ailleurs, déboulent tout autour «train», «vent» et autre «fumée de la mort».
Parmi les facteurs qui grèvent lourdement les capacités du pays à émerger de son tunnel, il en est un dont l’impact est majeur : l’absence de vision des responsables et des acteurs politiques. Leur impuissance à mobiliser autour d’un vrai projet de société, un projet de société fort, qui serve de levier à l’action. Les discours sont là, certes, mais ils restent des discours, juste des mots inaptes à convaincre car non porteurs de conviction.
Dans le champ politique actuel, il n’est qu’une force qui réussisse encore à lever des troupes et à susciter des engagements : celle qui a fait de Dieu son credo. La raison en est simple : elle a un projet de société à proposer. Que l’on y adhère ou qu’on le rejette, il a le mérite d’être clairement défini et ceux qui le défendent manifestent une cohérence dans leur pensée. Ce qui n’est pas le cas de leurs adversaires idéologiques, empêtrés qu’ils sont dans leurs contradictions.
S’il est en effet un point qui ne fait pas l’ombre d’un doute, c’est bien celui de la mélasse dans laquelle ne cessent de s’enferrer les politiques qui se disent «progressistes et modernistes» tout en louvoyant à l’infini dès lors qu’il est question de séparation du religieux et du politique.
Jusqu’à quand vont-ils continuer à se raconter – et nous raconter – des histoires ? Il faut appeler un chat un chat: il ne peut y avoir de démocratie et de modernité tant que le sacré n’a pas été cantonné dans la sphère du privé et ce à tous les niveaux.
Si la modernité et la démocratie ont pris naissance dans la société occidentale, c’est parce que celle-ci, à un moment donné de son histoire, a accepté de rompre avec l’ordre ancien qui la régissait. Cette rupture ne s’est pas faite sans douleur et elle n’a pu être possible que parce qu’il y a eu des esprits libres qui ont eu le courage de la penser et de la défendre. Ces figures-là ont connu la solitude et l’anathème, ils ont été pourchassés et dénoncés comme hérétiques car la société de leur temps n’était pas en mesure d’entendre leurs discours. Mais ils ont mené le combat sur le long terme et c’est ce combat-là qui a permis à leur société d’être ce qu’elle est à présent.
L’heure n’est-elle pas venue pour tous ceux qui se disent «progressistes et modernistes» de sortir de leurs contradictions et d’assumer franchement leurs convictions ? La société marocaine d’aujourd’hui n’est pas en mesure d’entendre leur discours ? C’est vrai. Ils risquent le rejet de la majorité de leurs concitoyens ? Vrai aussi, bien que… Le Maroc a d’autres chats à fouetter dans l’immédiat ? Cela va sans dire. Mais à force de ne raisonner qu’en termes de présent immédiat, on ne s’en sort pas plus. On stagne, pire encore, on régresse.
Les nations qui sont allées de l’avant sont celles qui ont su faire preuve d’audace et de vision. Si l’on croit aux vertus de la démocratie, si elle est le système politique que l’on veut pour ce pays, il faut se battre pour elle. En disant les choses franchement et clairement. Pour espérer un jour gagner l’adhésion du plus grand nombre, il n’est pas d’autre alternative. Le risque d’une traversée du désert ? Et alors ! Cette traversée du désert, malgré toutes les tergiversations – ou peut-être à cause d’elles – n’y est-on pas déjà ?