Le coup du sac de riz

Récemment, quelques humanitaristes avisés, dépassant le stade du riz et celui du kit alimentaire de survie, pensent que pour mieux implanter la démocratie, il faut passer par l’éducation

On a toujours en tête ces images de sacs de riz descendant du ciel parachutés par des avions que des puissances de l’Occident font voler sur les têtes des nations pauvres et incultes : zones en guerre ou zones sinistrées par d’autres causes, d’autres fléaux ( inondations, sécheresse, famine, exode des populations…). Cette solidarité Nord/Sud qui s’appuie sur l’universelle fraternité entre les peuples n’est pas toujours comprise comme telle par ceux à qui elle est destinée. Les pauvres sont rarement reconnaissants pour ceux qui les prennent d’en haut tout en leur faisant l’aumône. Non pas toujours par simple ingratitude ou excès d’amour propre, mais par expérience. Par expérience, ils savent que le riz balancé du ciel comme s’il en pleuvait n’a jamais résolu leurs problèmes. Derrière chaque sac de riz, ils s’attendent à l’arrivée de quelque chose d’autre qui ne fera que compliquer davantage leur situation. L’aide humanitaire ou l’humanitarisme, devenu aujourd’hui une arme pacifique après avoir été au départ une noble idée du Bien développée en idéologie, est le meilleur moyen de mesurer le degré d’échec de l’interventionnisme en tant que réaction contre le Mal. On ne peut pas citer un cas majeur où ces interventions ont résolu ou aidé à résoudre un conflit ou fait du bien à la population. D’autant que pendant que l’humanitaire tente d’acheminer ses biens, les armes grondent, les avions parachutent d’autres denrées beaucoup moins comestibles. Les populations en ces zones précaires sont prises en otage entre ceux qui les font souffrir en bas en se battant entre eux, c’est-à-dire les leurs ; ceux qui veulent les délivrer à partir du haut et puis, entre les deux premiers, ceux qui veulent les nourrir mais ne peuvent parvenir jusqu’à eux. Les humanitaires, disent-ils. Les mots lorsqu’ils changent de forme commencent à signifier réellement et leur sens est alors dévoilé par ce changement. Qu’une idée du bien humain, trop humain, devienne «humanitaire» et se voit prise en charge par un discours qui se mue en une idéologie nommée «humanitarisme», est assez révélateur de ce glissement du sens. Il n’est cependant pas ici question de dénoncer l’action humanitaire dans sa globalité car là où il y a conflit, le bien ne pourrait faire que du bien tant qu’il ne fait pas de bruit. Mais il est troublant de constater que cette notion est de plus  en plus dévoyée et exploitée dans ces zones de turbulence. On sait que certaines organisations humanitaires ont implosé lorsqu’elles-mêmes ont été traversées par des conflits internes. Souvent d’ailleurs parce que ceux qui les dirigent ont voulu faire du «bruit» ou ont été happés par le  pouvoir et ses démons. Le cas le plus cité d’un Kouchner est le plus médiatiquement caricaturé et la vanne : «Un tiers-mondiste et deux tiers mondains» lui colle toujours au dos, comme le sac de riz qu’il portait en Somalie devant les caméras et les flashs des photographes. En attendant, la Somalie est toujours dans la mouise. Comme d’autres contrées qui ont vu pleuvoir  sacs de riz et vivres, tel cet homme dans le film Les dieux sont tombés sur la tête, qui avait été assommé par une bouteille de Coca tombée du ciel.

On peut se demander pourquoi c’est toujours le riz que l’on balance sur la tête des populations sinistrées ou en conflits. Comme si cette denrée, ma foi noble et riche, est à la base des habitudes alimentaires de tous les pauvres et sinistrés de la terre. On pourrait croire que c’est une habitude qui remonterait à la guerre du Vietnam et ses conséquences, période qui avait connu la naissance de la fameuse organisation fondée par Kouchner, «Médecins sans frontières». Dans tous les cas, en Irak, comme en Afghanistan, on a essayé à un certain moment de parachuter non pas des sacs de riz, mais d’autres denrées minutieusement étudiées par des sociétés privées sous-traitant pour l’armée américaine. Résultat, on a balancé n’importe quoi: des kits de survie sous forme de sachets d’aliments sous vide non identifiés, une sorte de menus non périssables et non mangeables, qui ont dû dégoûter encore plus la population. C’était une façon d’annoncer le parachutage d’une autre denrée, elle aussi sous vide : la démocratie. On connaît la suite. Récemment, quelques humanitaristes avisés, dépassant le stade du riz et celui du kit alimentaire de survie, pensent que pour mieux implanter la démocratie, il faut passer par l’éducation. Et quel meilleur vecteur de l’instruction qu’une bonne tablette digital? En effet, on vient de lire quelque part que si tous les pauvres du monde  se mettent à tripoter une tablette, nul doute que le niveau éducatif s’améliorera et que la démocratie s’implantera partout. Attention donc à la tête ! Car il faut s’attendre à ce qu’il pleuve bientôt des tablettes sur certaines contrées. On passera dès lors de la tablette coranique à la tablette numérique, sans coup férir. Mais ce coup-là fait rire aux éclats jusque  sous les tropiques et partout ailleurs où l’on ne croit plus ni aux mirages hautement numériques ni aux virages  faussement démocratiques.