Le conformisme des élites

peu nombreux et disposant de moyens relativement modestes, les lieux d’études extérieurs à  l’administration n’ont pas, au Maroc,
la puissance et le rôle
de leurs homologues dans
les pays du Nord.
Ainsi, ni les syndicats
ni le patronat n’ont su
se doter de centres d’études
et de réflexion puissants.

Le Maroc manque d’institutions capables de susciter de vrais débats autour des grands choix économiques ou tout simplement des prévisions et des performances conjoncturelles. Et c’est sans grandes discussions publiques préalables que la haute administration économique et monétaire marocaine orchestre  les grandes orientations qui président à la politique économique et financière du pays. La virulence des critiques adressées aux experts de l’administration, des Finances ou d’ailleurs est, en partie, la contrepartie de cette opacité du processus de prise de décision, au-delà de tout jugement sur le bien-fondé des mesures prises.
C’est indispensable, il faut introduire de l’hétérodoxie dans le débat public. Mais où le faire ? Historiquement, le rôle moteur des pouvoirs publics dans le fonctionnement de l’économie a eu pour corollaire la mise en place, dans l’administration, de l’essentiel des outils matériels (dont la Direction de la Statistique) et intellectuels (par exemple, la comptabilité nationale) de connaissance de l’économie marocaine. Jusqu’à la fin des années 80, l’Etat disposait ainsi d’un quasi-monopole sur l’appareil d’études et de prévisions. Cette suprématie avait pour origine, mais a nourri en retour, la faiblesse des corps intermédiaires. De façon révélatrice, c’est une initiative privée, qui a ouvert la première brèche en soutenant l’instauration du pluralisme par la création d’un institut de conjoncture indépendant. Suite à cette impulsion, mais aussi du fait des progrès de la micro-informatique, de la montée en puissance des cellules d’études des grandes institutions et des progrès de la presse économique spécialisée, la dissymétrie entre l’administration et «le reste» s’est estompée.  Le débat sur les perspectives conjoncturelles et les orientations des politiques économiques est totalement ouvert de nos jours, la prévision économique présentée par le gouvernement ne pesant pas plus que celle de ses contradicteurs éventuels.
Ces progrès du pluralisme, sans être minces, n’ont cependant pas mis fin à l’exception marocaine : peu nombreux et disposant de moyens relativement modestes, les lieux d’études extérieurs à l’administration n’ont pas, au Maroc, la puissance et le rôle de leurs homologues dans les pays du Nord. Ainsi, ni les syndicats ni le patronat n’ont su se doter de centres d’études et de réflexion puissants ; ils n’ont pas voulu ou pas pu se donner l’autonomie nécessaire à leur implication sur le terrain des débats publics. Tout au mieux, les commissions et autres cercles sont des lieux de réflexion interne répondant aux préoccupations immédiates des entreprises, que des laboratoires d’idées neuves. Les syndicats ne disposent pas  non plus de lieux d’expression d’une parole forte sur les questions sociales, étant donné les divergences d’analyse entre les différentes organisations représentatives du monde du travail. Aussi sont-ils peu armés pour s’engager sur le terrain de la préconisation. Globalement, cette situation recouvre des caractéristiques socioculturelles lourdes. Ainsi, le repli frileux, parfois hautain, de la plupart des universitaires dans la tour d’ivoire des concepts et des théories tient, en partie, à la pauvreté des moyens dont ils disposent pour des recherches d’économie appliquée. Une attitude qui traduit et renforce leur isolement par rapport aux sphères de la décision publique.  Il ne suffit pas de savoir pour agir : de nombreux choix sont tellement complexes que les arguments puisés dans la théorie ou dans le kilogramme d’économétrie apporté par les experts comptent sans doute moins, et c’est heureux, que des considérations politiques. Conséquence de ce cloisonnement, l’Administration fait figure, selon l’usage courant, de forteresse opaque. La technicité des sujets qui y sont traités et décidés y est pour quelque chose. Mais on peut aussi relever que le mode de formation des cadres les plus influents, issus des corps organisés et des grandes écoles, les prédispose plus à un œcuménisme théorique circonspect et à l’amour des propositions mesurées (les mauvaises langues diront invertébré et passe-partout) qu’au débat professionnel. Le filtre hiérarchique exerce une forte pression au conformisme. Personne ne va dire dans quelle direction il faut aller, d’autant que personne ne sait ce que pense le décideur.
Le devoir de réserve contribue au verrouillage total du discours
officiel. On ne mettra pourtant pas fin au conformisme que détiennent des élites trop peu diverses sans de profonds changements. Cela peut passer par un rééquilibrage institutionnel : il est anormal que le Parlement ne mobilise aucune expertise propre lors des discussions budgétaires ou que des pans entiers de l’action gouvernementale ne fassent l’objet que de débats formels. La molle détermination du Parlement à créer une instance d’évaluation des politiques publiques n’incite pas à l’optimisme. Nos députés semblent préférer les joutes de la critique à un partage des responsabilités qui les obligerait à être coresponsables de la politique gouvernementale. Le vrai pluralisme ne peut d’ailleurs résulter d’une simple opération de meccano institutionnel. Il dépend surtout de la qualité du débat au sein de la société. C’est peut-être là que le bât blesse : partis politiques et médias présentent trop souvent les alternatives économiques et sociales de manière simpliste, laissant ainsi les discussions sérieuses aux seuls spécialistes.