Le cireur de chaussures

Elles sont 27% de Marocaines à  ne pas pouvoir exercer une activité économique parce que les hommes de leur entourage, père, frères ou époux, le refusent. Cela explique en partie la régression de cet outil indispensable à  l’émancipation féminine qu’est le travail rémunéré.

On l’appellera Omar. Gros qu’il en avait sur le cœur, Omar ! Tellement gros que la cliente s’était à peine installée sur la chaise qu’il lui déballait son amertume. Concernant qui ? Son épouse, bien entendu. Omar raconte que, la veille, il était rentré chez lui tout guilleret. Tout guilleret parce qu’à l’occasion de la «fête des femmes», il avait décidé de faire une surprise à la sienne en lui offrant une nouvelle jellaba. L’idée du plaisir qu’il allait susciter le ravissait. C’est donc particulièrement joyeux qu’il avait pris le chemin de sa maison. Mais, à peine a-t-il franchi le seuil que notre homme déchantait. En effet, sa tendre moitié l’attendait avec un gros sac plein de récriminations. Du coup, toute la bonne humeur de Omar en avait été terrassée. «Fâayl laâyalate !», lance-t-il en donnant un coup de brosse rageur, oubliant qu’il s’adressait à l’une de celles contre lesquelles il s’emportait. «Elle voulait partir en voyage. Elle râlait et se plaignait de rester toujours sur place… mais avec quoi puis-je, moi, la faire voyager ! Pourtant, Dieu sait si je la gâte ! Elle a dix jellabas en plus de celle que je lui ramenais pour ce 8 Mars» ! Le croustillant de l’anecdote tient au métier de son acteur. Car le monsieur en question se trouvait être… cireur de chaussures ! Il y avait quelque chose de surréaliste à entendre ce sexagénaire usé par la vie parler du 8 Mars et de son intention de le célébrer par un cadeau à sa compagne. Notre interlocuteur raconte qu’il est un retraité de l’armée, qu’il a de grands enfants aujourd’hui autonomes, une maison à lui mais encore une petite fille de cinq ans à charge, d’où ce travail de cireur de chaussures auquel il s’adonne pour boucler les fins de mois. Mais à la question de savoir si sa femme, plus jeune que lui (42 ans) travaille, il répond que non, que franchement il ne préfère pas, parce que si c’était le cas elle aurait des exigences encore plus grandes que celles qui sont les siennes aujourd’hui. Elle ne voudrait même plus rentrer à la cuisine, me dirait d’aller manger dehors sous prétexte qu’elle n’aurait plus le temps de préparer le repas !

Tout est là. Dans le Maroc d’aujourd’hui, le 8 Mars est célébré même par un humble cireur de chaussures. Mais, s’il est prêt à offrir une jellaba à sa femme pour l’occasion, notre homme, à l’instar de près d’un tiers des époux et des pères, ne tient pas à ce que sa femme travaille. Comme cette dernière, elles sont 27% de Marocaines à ne pas pouvoir exercer une activité économique parce que les hommes de leur entourage (père, frères ou époux) le refusent. Cela explique en partie la régression de cet outil indispensable à l’émancipation féminine qu’est le travail rémunéré. En effet, au cours des 14 dernières années, alors même que l’amélioration de la scolarité des femmes et la baisse de la fécondité aurait dû induire la tendance inverse, l’activité féminine est passée de 30% en 1999 à 25% en 2013 ! Un recul que la présence d’une seule femme dans l’actuel gouvernement symbolise tristement.

La victoire du PJD aux dernières élections législatives a jeté la consternation dans les rangs du mouvement féministe marocain. Cependant, à la décharge de l’actuelle équipe gouvernementale et comme l’indiquent les statistiques ci-dessus, la situation des femmes n’a pas attendu la nomination de Abdelillah Benkirane comme chef de gouvernement pour se détériorer ou, du moins, stagner. «Qui n’avance pas recule» ; dans ce cas de figure, l’expression est on ne peut plus appropriée. Après des décennies de lutte, le mouvement féministe a vu se concrétiser l’une de ses principales revendications, à savoir la réforme du code du statut personnel même si celle-ci n’a pas répondu à toutes ses attentes. Depuis, sur le plan législatif, beaucoup de dispositions ont été prises pour réduire les inégalités et les discriminations dont sont victimes les femmes. En 2011, le respect de la parité a été consacré dans la Constitution par l’article 19. Sur le papier donc, l’essentiel est en place. Sauf que la traduction dans les faits, elle n’y est pas. Et que les mentalités, au lieu de progresser, régressent. Une régression illustrée par le recul du taux de l’activité féminine. Alors que fait-on ? Les féministes en sont conscientes, savent que l’heure est à nouveau à la mobilisation. Sauf que le mouvement est confronté à un problème de taille, celui de la relève. A ce jour, ce sont encore essentiellement les figures de proue des années 80 qui continuent à s’activer. Le passage du flambeau peine à se faire. Et cela représente un problème en soi dans le combat des femmes pour l’égalité des droits.