Le choix des mots

Il arrive que certains mots ne trouvent pas leur place dans la phrase transcrite aussi pensée et «travaillée» soit-elle. C’est dans
une espèce de sous-sol linguistique et culturel que se cache ce mot dont dépendra la tournure de la phrase désirée.

«Quelle étrange chose que certains mots», écrit le poète Yves Bonnefoy dans Les planches courbes. Etrange chose en effet, surtout lorsque celui qui en use est lui-même étranger à la langue qui les adopte. C’est le cas ici et depuis que l’on se sert de la langue française comme support à une pensée, un argumentaire, des émotions, bref à une écriture parfois utilitaire ou de travail et d’autres fois pour l’expression d’une intimité plus ou moins déclarée. Il arrive alors que certains mots ne trouvent pas leur place dans la phrase transcrite aussi pensée et «travaillée» soit-elle. C’est dans une espèce de sous-sol linguistique et culturel que se cache ce mot dont dépendra la tournure de la phrase désirée. Certes, on sait que les cultures, comme les individus, ont une identité sédimentarisée. Mais peut-on penser dans une langue et transcrire ce que l’on a pensé dans une autre ? Vieux débat de bilingues, ces faux frères siamois d’une identité coupée en deux. Selon certains, le problème semble plus simple si l’on sépare les genres : écrire les choses de la pensée ou de l’esprit dans une langue et celles de l’émotion et de l’affect dans l’autre :  comme rédiger par exemple des essais dans une langue plus «rationnelle» ou «référentielle» et des poèmes ou des romans dans la langue la plus proche de la matrice identitaire et de la langue maternelle. Cela reviendrait à s’inventer en quelque sorte une seconde langue «paternelle», plus autoritaire et magistrale. Certains s’y sont essayés non sans succès et peut-être même y ont-ils trouvé une certaine sérénité sinon un équilibre identitaire. Sans compter la multiplication du lectorat, ce qui n’est pas peu lorsqu’on écrit pour soi et pour les autres.
Récemment, à l’occasion du salon du livre du Caire, un débat sur la question de l’identité a réuni de jeunes romanciers arabes nés dans certains pays d’Europe (Grande-Bretagne, Italie…) et écrivant dans la langue de ces pays. Pour le romancier anglo-soudanais Jamal Mahjoub, né d’une mère anglaise et d’un père soudanais et ayant vécu au Danemark puis maintenant en Espagne, il n’existe pas de définition précise et, c’est le cas de le dire, définitive de l’identité. Elle est composite et évolutive. Le cas de Mahjoub rejoint celui de nombre d’écrivains anglophones, francophones et, plus récemment, néerlandophones qui n’installent plus  la langue au centre de la question de l’identité, mais à sa périphérie. Ils habitent une langue mais n’en font pas une patrie identitaire. Leur demeure est en étages superposés avec une terrasse ouverte sur le ciel et un sous-sol. D’où leur ouverture sur le monde mais aussi leur attachement aux racines. C’est peut-être cela qui les sauve, nourrit leurs œuvres et explique leur succès mondial aujourd’hui. C’est leur absence de choix d’une langue et d’une identité délimitée qui les libère d’une appartenance clanique, culturelle, nationale ou religieuse. Mais est-ce le bon choix se demanderont les sceptiques ? Qui peut savoir ce qu’est un bon choix? Le bon choix c’est comme le bonheur dont Alexandre Vialatte disait avec amusement : «Le bonheur date de la plus haute antiquité. Il est quand même tout neuf car il a peu servi».
On laissera le dernier mot, cette «étrange chose», à cet autre écrivain arabe, parfaitement bilingue, qui a fait le choix d’écrire dans une seule langue. Libanais, Amine Maalouf était un journaliste exerçant en arabe dans son pays. Pendant la guerre civile, il va quitter le Liban en 1976 pour s’installer définitivement en France. En bon journaliste bilingue, il a vite trouvé un travail à Jeune Afrique. Puis, un essai intitulé Les Croisades vues par les Arabes va le révéler à l’éditeur français Jean-Claude Lattès qui lui commandera un roman historique : ce sera Léon l’Africain. Le succès de cet ouvrage va lui permettre de laisser tomber le journalisme pour se consacrer à l’écriture avec la réussite que l’on connaît. Dans un excellent essai paru il y a une dizaine d’années, Les identités meurtrières, Amine Maalouf  écrit dès l’entame de l’ouvrage : «Une vie d’écriture m’a appris à me méfier des mots. Ceux qui paraissent les plus limpides sont souvent les plus traîtres. L’un des ces faux amis est justement «identité». Nous croyons tous savoir ce que ce mot veut dire, et nous continuons à lui faire confiance même quand, insidieusement, il se met à dire le contraire».