Le chiffrage des programmes a-t-il un sens ?

Deux milliards par-ci, trois milliards par-là, la mode est au chiffrage des mesures et des programmes électoraux. Qu’est-ce qui fait l’engouement pour cet exercice délicat, complexe et controversé ? L’effet Sarkozy-Royale de la campagne présidentielle française ? Peut-être ! Elie Cohen, directeur de recherche au CNRS, rêvait d’un «tribunal des chiffreurs, un groupe transpartisan d’experts indépendants ou de hauts fonctionnaires». L’élection est un moment où s’établit un pacte fondateur, ajoute-t-il, aussi, il est légitime et nécessaire d’évaluer les propositions. Un «tribunal des chiffreurs», est-ce la solution pour crédibiliser notre débat national sur le chiffrage qui commence à tourner en rond avant d’avoir commencé ? C’est discutable.

Si le questionnement sur le chiffrage monte, partagé par les médias, c’est que d’aucuns considèrent que le coût et le financement des projets électoraux n’ont jamais, jusqu’ici, fait l’objet d’un débat de fonds. Face à une opposition qui n’hésite pas à promettre le rêve, et à une majorité gouvernementale qui prêche la continuité, disent-ils, il est légitime que les électeurs veuillent en savoir plus sur le degré de réalisme des promesses qui leurs sont faites. Les partis ne sont-ils pas suspectés de céder à la surenchère, de verser dans la démagogie, de minorer les dépenses liées à leur programme ? Leurs propositions sont souvent perçues comme volontairement floues.

Réclamer un chiffrage, c’est donc inciter les candidats à lever les éventuelles ambiguïtés qui pèsent sur leurs propositions. Si, sur chaque mesure annoncée, on brosse les principaux impacts sur le Budget de l’Etat, on peut supposer que l’électeur ne sera que plus averti des enjeux économiques et sociaux de ses choix. Il aura envie d’aller plus loin, d’interroger, d’interpeller. On peut tout autant considérer que le processus du chiffrage permet de poser les questions qui fâchent, d’obliger à un peu plus de précision. La démarche incite également les candidats à faire preuve de cohérence dans leurs propositions : par exemple, on ne peut pas, simultanément, multiplier les dépenses et s’engager à réduire la dette – sauf à indiquer précisément les économies budgétaires par lesquelles on entend financer les dites dépenses.

Mais si l’opération est parée de telles vertus, est-elle pour autant exempte de toute critique ? Ne faut-il pas la relativiser pour diverses raisons ? Les programmes sont avant tout une annonce de principes et de choix. De projets de société, dit-on. La contrainte économique jouera ensuite. Combien coûte telle proposition ou telle autre ? La question est peut-être bien trop réductrice pour une élection législative. Pas à la mesure du débat.

Quand il s’agit d’arbitrages fondamentaux, la question du coût n’est-elle pas secondaire ? Il y a un gros inconvénient à ne rester que sur le chiffrage. Car on en oublie la pertinence des propositions. Une mesure coûteuse mais très porteuse vaut mieux qu’une mesure peu coûteuse mais inutile. L’objectif du débat est d’apprécier l’opportunité de la mesure. Il ne s’agit pas d’en évaluer le coût, en détaillant les hypothèses sur lesquelles l’exercice se fonde.

Et l’exercice est, de toute façon, voué à être périmé une fois le scrutin passé. Derrière, des arbitrages seront faits, des négociations seront menées. Une chose est sûre : aucun parti n’aura la majorité. La coalition gouvernementale sera large : les maroquins seront répartis entre quatre ou cinq partis. Il n’est pas acquis que le Premier ministre provienne du parti majoritaire. Quoique la démocratie l’exige. Si vous partez d’emblée avec un projet bouclé, cela veut dire que vous ne laissez aucune place à la négociation, si elle a lieu.

Alors, pas de chiffrage ? Evidemment que non! Nous sommes dans une campagne électorale, pas dans un débat budgétaire. Toutes ces évaluations, effectuées selon des méthodologies obscures ou aléatoires, n’ont aucun sens. Même lorsqu’elles sont faites par des experts, c’est du pétard mouillé. Plutôt que pour un chiffrage précis, ne peut-on plaider pour «un cadrage financier», avec des objectifs cibles, à la manière d’un programme pluriannuel de finances publiques. Déjà, cet exercice est difficile.

Il n’est pas toujours réussi par le ministère des finances, avec son armada de technocrates qualifiés qui veillent à boucler leurs programmes à la décimale près. Et puis amusez-vous à faire la différence entre le budget voté et le budget réalisé. Vous vous apercevrez de l’écart entre les prévisions et les réalisations… Il n’y a aucun mystère à cela. La conjoncture se charge de vous rappeler sa dure réalité, contingence oblige ! Alors, dans une campagne électorale, il vaut mieux pondérer le poids du programme dans le choix que vous allez faire.

De combien me dites-vous ? Décidément, vous êtes incorrigible ! Le quantitatif vous colle à la peau, soyez un peu plus dans le quali… Derrière les programmes il y a des hommes et des femmes. Soyez plus sensible à leur regard, à leur sourire et… à la pertinence de leurs discours.

Les programmes : un décorum inhabituel
Les partis ont rivalisé d’efforts pour «marketer» leur programme. On convie les grands de ce monde dans les palaces de la capitale économique. Les uns mobilisent leurs ministres technocrates pour convaincre l’auditoire par la rigueur de leur savoir-faire, data-show et graphiques à l’appui de leur démonstration. Les autres envoient au pupitre leurs jeunes loups, futurs ministrables en complet-veston et cravate signée, pour présenter avec élégance et savoir-être le produit tant attendu. En face, le gotha de l’industrie et de la finance suit distraitement discours, propositions et arguments, dressant l’oreille au détour d’une mesure à répercussion sur le chiffre d’affaires de l’entreprise.

On chercherait en vain le doigt d’un syndicaliste, pointé au fonds de la salle, réclamant une prise de parole, contestant les choix de classe, se lamentant sur le sort des ouvriers et du peuple. Non ! Les amis d’hier ne sont plus de la partie. Ils ne doivent en vouloir qu’à eux-mêmes. Divisés, ils ont perdu de leur audience. Déclassés, passés à la trappe, ces mouchaghiboun. Plus aucun intérêt à les associer au rituel. Quant à la société civile, elle est bonne à retrousser ses manches, à faire du terrain, à retrouver ses réflexes militants pour distribuer la bonne parole dans les quartiers de la périphérie et les douars du Maroc profond. Les palaces, ce n’est pas son lieu de prédilection.

Aujourd’hui nous sommes entre gens de bonne fréquentation. C’est le monde de l’entreprise qui est le point de mire. On découvre ses vertus, on l’encense. Des exploiteurs, ces gens-là ? Non, voyons ! Ils créent de la richesse et procurent de l’emploi. Des patrons sans foi ni loi ? Voyons, qui a dit ça ? Et puis, même si un jour de campagne électorale on s’était aventuré à le clamer, c’est parce que nous étions portés par la fièvre d’une conjoncture politique. Aujourd’hui, ils sont crédibles, on les sollicite pour avoir leurs avis… peut-être aussi pour qu’ils passent à la caisse.

Le patronat lui même n’en revient pas. Lui qui se voit porter aux nues après avoir été voué aux gémonies. Il savoure ce revirement avec délectation. Ce n’est que reconnaissance d’un mérite que d’aucuns avaient tendance à lui nier. Lui-même est tout étonné qu’on lui demande de crédibiliser le chiffrage des politiques, lui qui n’a jamais excellé dans l’exercice pour ses propres programmes. Mais passons sur le décorum et allons à l’essentiel.