Le cercle des lecteurs disparus

Il est facile de tomber dans le misérabilisme qui justifie toutes les misères dont celle de l’esprit. comme il est aisé aussi de prendre la jeunesse comme un alibi contre l’ignorance : « ah ! moi en ce temps-là  j’étais jeune », disait une connaissance que nous dépassions de quelques années seulement, lorsqu’on évoquait devant lui un événement culturel ou un fait ancien. comme si tous ceux qui ont lu « madame bovary » ou « les fleurs du Mal » ont vécu au XIXe siècle.

« Pourquoi lire ? » A cette simple question que n’importe qui pourrait se poser, Charles Dantzig a répondu par un livre. Le livre porte cette question comme titre et les réponses comme un ensemble de pirouettes faites de formules drôles et d’esprit fin. Il y a de tout dans cet ouvrage qui vient de paraître en poche enveloppé d’une jaquette qui lui donne une fausse allure de sérieux. (Les éditeurs de Poche, en habillant ainsi les ouvrages repris, veulent soigner les lecteurs impécunieux. On ne dit pas merci ?). Sérieux, il l’est souvent et même plein d’érudition de la part d’un auteur qui, visiblement, a beaucoup lu et beaucoup vu. Dantzig est coutumier de ces essais ludiques qui, l’air de rien, révèlent au lecteur averti, c’est-à-dire celui qui a un peu lu tout de même, que la lecture, en fin de compte, ce n’est que cela, qu’elle peut se suffire à elle-même ou tout au plus, comme disait Proust, être au «seuil de la vie spirituelle ; elle peut nous y introduire : elle ne la constitue pas». Le Pourquoi lire ? de Dantzig renvoie à ses deux précédents ouvrages : Dictionnaire égoïste de la littérature française et Encyclopédie capricieuse du tout et du rien, tous parus déjà en Livre de poche. C’est un genre de manuels subjectifs à l’usage du lecteur plus ou moins averti. Mais il est préférable d’être bien averti. Le style est celui de la chronique instantanée, preuve que l’écriture, comme la lecture, se suffit aussi à elle-même, c’est-à-dire à l’économie de l’instant. Mais instantané ne veut pas dire débraillé, car nous avons affaire là à un lecteur au long cours usant d’une belle langue qui ne sacrifie ni aux modes de l’écriture contemporaine, ni aux effets de manches du cuistre.

Composé de plusieurs textes dont presque tous les titres comportent le verbe lire de Apprendre à lire à Comment lire en passant par Lire à la plage ou encore Lire pour ne pas lire, l’ouvrage de Dantzig fait exception pour le dernier titre en guise de conclusion intitulé tout simplement Les livres. Mais avant, il se fait plaisir avec un Turlututu roman pointu et quelques autres. Bref, ce manuel de lecture à l’usage de ceux qui veulent se poser la question qui fait titre, pourquoi lire ?, est une espèce de vade-mecum paradoxal où l’on peut trouver la chose et son contraire avec la finesse du propos et le sourire par-dessus le marché. En effet, l’auteur revendique la contradiction et en fait un argument de lecture et d’écriture. C’est dans un texte consacré à Margueritte Duras, intitulé justement Lire pour se contredire, qu’il avoue ne pas trop aimer l’auteur de L’Amant. Il lui préfère, écrit-il, ses livres «bâclés, articles de journaux, souvenirs, interviews, blabla, que son avarice a recueillis sans que sa vanité juge bon de  leur donner une forme».

Le Pourquoi lire ?, de Charles Dantzig, un peu comme les fameux Que sais-je ? qui nous ont bien dépannés en fac lorsque les cours étaient paumés ou pas notés pour cause d’absence et de disparition non justifiées ; c’était courant et pour cause, dans les années 70 de notre jeunesse, ce livre-là donc alterne le sérieux du propos et le récit autobiographique désinvolte et sans nostalgie. Mais on trouve aussi, au détour d’une démonstration ou d’un argument, la pique contre la société moderne et tout ce qui pousse à ne pas lire, alors que la lecture est condamnée à devenir une espèce de secte. Dans un très beau texte intitulé Les lieux où on lit, il écrit : «Il y a eu l’âge de la pierre, l’âge de fer et l’âge de littéraire. C’est celui, très récent dans l’histoire de l’humanité et très répandu sur la terre, où cette discrète confrérie a pu s’établir sans être trop pourchassée. Dans la première émission de téléréalité du monde, le “Loft”, où l’on pouvait tout voir, du manger au baiser, un seul acte était interdit, la lecture. Des producteurs, sachant très bien ce que c’est qu’un public, n’avaient pas voulu choquer le leur en filmant cette révoltante pratique». 

Enfin, faut-il rappeler que la lecture, Charles Dantzig l’a attrapée très jeune, peut-être même avant la varicelle ? En effet, dans L’âge des lectures, il écrit : «J’aimais beaucoup ce qui n’était pas de mon âge. Depuis quelques années déjà, dans la bibliothèque de mon père, je volais du Verlaine et du Musset, les deux premiers écrivains pour adultes que j’ai lus. Quand on m’offrait des lectures distrayantes, je n’en étais pas content». Bien entendu, me dit l’autre, tout le monde n’a pas la chance d’avoir un père doté d’une bibliothèque. Il est facile de tomber dans le misérabilisme qui justifie toutes les misères dont celle de l’esprit. Comme il est aisé aussi de prendre la jeunesse comme un alibi contre l’ignorance : «Ah ! moi en ce temps-là j’étais jeune», disait une connaissance que nous dépassions de quelques années seulement, lorsqu’on évoquait devant lui un événement culturel ou un fait ancien. Comme si tous ceux qui ont lu Madame Bovary ou Les Fleurs du Mal ont vécu au XIXe siècle.