Le cercle culturel arabe

aujourd’hui, à  la faveur de chaînes satellitaires, on sait que ce qui circule à  travers ces médias est la négation même de la culture, voire sa mort; sinon, très souvent, l’explication par le son et par l’image de nombre de nos tares

En lisant la recension d’un nouvel ouvrage sur la culture en Europe («La dérégulation culturelle ; Essai sur l’histoire des cultures en Europe du XIXe siècle» de Christophe Charle éditions PUF), on ne peut s’empêcher de tenter une folle comparaison avec les pays arabes. Ce nouveau livre étudie l’espace culturel européen à partir de trois phases ou moments décisifs qui ont fondé l’histoire de la circulation de la culture en Europe. Laissons de coté- n’ayant pas encore lu ce livre- l’histoire de la circulation de la culture en Europe, pour évoquer ce qui circule en matière de culture dans ce monde dit arabe qui fait tant parler de lui depuis plus d’un demi-siècle. L’actualité de cette région, avouons-le, est trop tragique pour laisser la place à la culture. D’ailleurs qui s’en préoccupe encore ? Le bruit et la fureur couvrent toutes les voix de l’intelligence et lorsqu’on ose parler de culture, d’art et de création on nous oppose les actes de barbarie, la destruction du patrimoine de l’humanité perpétrée par une engeance hirsute assoiffée de sang et de vengeance. D’où est-elle née, dans quel coin obscur de notre pensée ou de notre héritage a-t-elle pris racine? On a beau jeu de nous en dédouaner en arguant que ce ne sont là qu’agissements néfastes d’individus égarés qui ont une vision et une pratique dévoyées de la religion. Mais en ces temps craintifs alimentés par la peur que l’instantanéité et l’ubiquité des médias amplifient à souhait, l’homo arabicus est perçu comme un être hagard qui marche à reculons dans le récit qu’en font les médias.

Pas moins de quatre pays se sont disloqués en un peu plus d’une décennie : L’Irak, la Syrie, la Libye et le Yémen. Certes, la situation n’était pas reluisante et ils n’avaient d’Etat que l’appellation usurpée et incarnée par des Raïs-dictateurs sans foi ni loi. L’histoire est tragique, disait Napoléon qui en savait quelque chose, lui qui en a produit une bonne partie. Mais l’histoire des siècles derniers des peuples de ces quatre pays de la région et d’autres encore ne l’est-elle pas davantage ? Destin hautement tragique en effet que celui de ces peuples qui ne sont sortis d’une domination ottomane d’abord, puis britannique au début du XXe siècle, que pour passer sous les fourches caudines de partis uniques créés par des potentats. Si on excepte un court moment de lumière, une sorte d’«années folles»   que l’on s’est hâté de nommer Renaissance, (Annahda) et qui n’eut pas de suite.   

C’est donc dans cette configuration tragique où la déchéance est venue frapper l’orgueil des peuples après un héritage de gloire passée porté comme un signe de génie, que ces Raïs dominateurs avaient mis en avant, l’arabisme, une autre manière d’être, comme disait Jacques Berque. «L’arabisme est une manière d’être. Mieux encore: un symbole dont l’ampleur frappe le géographe et l’historien». Cette manière d’être avait servi de culture et circulé auprès d’une partie des élites du Golfe à l’Atlantique pendant près d’un demi-siècle. En réalité, la culture n’a pas bénéficié, comme c’est le cas en Europe, de conditions démocratiques et de changement ou d’alternance de régimes à même de favoriser la création et la circulation des idées et des livres. De plus, les régimes arabistes, pourtant idéologiquement proches, ont plus alterné les fâcheries et échangé les insultes et les griefs que les produits culturels. Sachant aussi que la culture a été instrumentalisée et servait à la fois d’alibi et de vecteur de propagande, là où ailleurs elle constituait une source d’épanouissement et de libération de l’individu.

Finalement, quelle est la culture qui a été mise en circulation entre les pays arabes ? On peine à citer tel ou tel domaine, car en matière d’édition par exemple, et jusqu’à nos jours, il est très difficile de trouver ni au Maroc ni dans un autre pays, plusieurs ouvrages arabes paraissant ici ou là à travers cette contrée. Seuls la chanson et bien entendu le cinéma égyptien, jusqu’aux années 80 du moins, reliaient un grand pays comme l’Egypte au reste du monde arabe.

Aujourd’hui, à la faveur de chaînes satellitaires, on sait que ce qui circule à travers ces médias est la négation même de la culture, voire sa mort ; sinon, très souvent, l’explication par le son et par l’image de nombre de nos tares. Plus que de l’absence de la circulation de la culture entre les pays arabes, nous souffrons d’abord de la «circularité circulaire» de la pensée obscurantiste et liberticide qui entrave la marche de l’homme arabe. Celui-là même dont Jacques Berque disait, déjà dans la conclusion de  son ouvrage Les Arabes publié aux éditions Sindbad en  1973, : «Appelons-en, pour finir, de l’histoire en actes à l’histoire en potentiels, et de telles images importunes du présent à celle de l’homme arabe de toujours affamé de justice et tendu vers l’avenir…».