Le capital du XXIe siècle

La question de la répartition des richesses a toujours une dimension politique et conflictuelle qu’aucune analyse prétendument scientifique ne saurait apaiser. elle est évidemment trop importante pour être laissée aux seuls savants et experts

C’est un événement que de voir un sujet phare du débat universitaire se glisser en tête des meilleures ventes de livres avec plus de 500 0000 exemplaires et 25 traductions en cours. Le succès intellectuel du livre de Thomas Piketty, Le Capital au XXIe siècle, tient d’abord à sa remarquable étude empirique sur plusieurs siècles et dans plusieurs pays, qui démontre que les inégalités de revenus et de patrimoine sont en train d’exploser dans toutes les régions du monde, plus particulièrement dans les grands pays industrialisés et les pays émergents. Elle tient aussi à sa conviction que ces inégalités pourraient revenir vers les niveaux du capitalisme sauvage de la fin du XIXe siècle. Elle tient encore plus à sa plaidoirie : la nécessité d’une refonte du système fiscal par l’instauration d’un impôt progressif sur le capital, comme condition d’un renouveau démocratique des sociétés.

Nous sommes au début du XXIe siècle. Les déséquilibres observés ces dernières décennies sur les marchés financiers, pétroliers et immobiliers suscitent des doutes quant au caractère inéluctable du «sentier de croissance équilibré». Remettre la question de la répartition au cœur de l’analyse économique est une démarche importante. Car, pendant longtemps, les recherches savantes consacrées à la répartition des richesses se sont fondées sur relativement peu de faits solidement établis, et sur beaucoup de spéculations purement théoriques. Pour les uns, les inégalités sont toujours croissantes, et le monde toujours plus injuste, par définition. Pour les autres, les inégalités sont naturellement décroissantes, ou bien spontanément harmonieuses, et surtout rien ne doit être fait qui risquerait de perturber cet heureux équilibre.   
Face à ce dialogue de sourds, il existe un rôle pour une démarche de recherche méthodique. En établissant patiemment des faits et des régularités, et en analysant sereinement les mécanismes économiques, sociaux, politiques, susceptibles d’en rendre compte, la réflexion de Piketty contribue à démasquer les certitudes toutes faites et les impostures. Son analyse conduit à deux principales conclusions : la première est que l’histoire de la répartition des richesses est toujours une histoire profondément politique et ne saurait se résumer à des mécanismes purement économiques. La seconde est que la dynamique de la répartition des richesses met en jeu de puissants mécanismes poussant alternativement dans le sens de la convergence et de la divergence. La principale force de convergence allant dans le sens de la compression des inégalités est le processus de diffusion des connaissances et de l’investissement dans les qualifications et la formation. Pour l’auteur, la principale force déstabilisatrice potentiellement menaçante pour les sociétés démocratiques est liée au fait que le taux de rendement du capital privé peut être fortement et durablement plus élevé que le taux de croissance du revenu et de la production. Avec un rendement moyen du capital de l’ordre de 4% et 5%, il est probable que l’inégalité redevienne la norme car la croissance économique ne peut pas atteindre ces niveaux dans les pays industrialisés. Le capitalisme risque donc de produire des inégalités insoutenables remettant radicalement en cause les valeurs méritocratiques sur lesquelles se fondent les sociétés démocratiques. Des moyens existent cependant pour que la démocratie et l’intérêt général parviennent à reprendre le contrôle du capitalisme et des intérêts privés. On pourrait taxer assez fortement le rendement du capital de façon à abaisser le rendement privé au-dessous du taux de croissance. Mais si l’on fait cela de façon massive et uniforme, alors on risque de tuer le moteur de l’accumulation et d’abaisser un peu plus le taux de croissance. La bonne solution ne serait-elle pas l’impôt progressif annuel sur le capital ?

Des critiques fusent sous la plume d’économistes de droite comme de gauche. Certains considèrent que les prédictions de Piketty ne sont rien d’autres que des spéculations. D’autres déplorent son pessimisme profond. D’autres enfin considèrent que la grille de lecture est essentiellement mécaniste ou que l’ouvrage ne fournit pas de précisions suffisantes sur les enchaînements, les causalités et les théories. Mais de grands noms de la pensée économique saluent la rigueur et la pertinence de l’auteur. Paul Krugman, Pr. de Princeton, estime que l’apport de Piketty «va changer la façon dont nous pensons les sociétés et celle de faire de l’économie». Rober Solow, l’un des patriarches de la science économique, n’est pas moins avare de compliments. Lawrence Summers, ancien conseiller de Barak Obama, propose carrément pour Piketty le prix Nobel d’économie. Robert Stiglitz salue ce «nouveau cadre pour penser l’évolution des inégalités et de la richesse». Au-delà des réponses des uns et des autres, l’ouvrage de Piketty a un grand mérite. Il suscite un large débat sur les facteurs qui alimentent les inégalités, les mesures pour enrayer la dynamique des inégalités, les modes et formes  d’imposition du capital et des patrimoines, l’impôt comme instrument de renouveau démocratique. Une contribution qui conforte le retour de l’économie politique, la réintégration de l’histoire économique et sociale dans le cœur de la discipline économique. La question de la répartition des richesses a toujours une dimension politique et conflictuelle qu’aucune analyse prétendument scientifique ne saurait apaiser. Elle a même une dimension subjective et psychologique. Elle intéresse tout le monde, et c’est tant mieux. C’est ce qui explique l’engouement du large public pour cette réflexion, elle est évidemment trop importante pour être laissée aux seuls savants et experts.