Le Budget ou le mythe de Sisyphe

Qu’est-ce qui explique que
les finances publiques n’aient pas encore achevé leur cure d’amaigrissement ?
La réponse consiste dans la prise en charge du passif de l’Etat cumulé sur la longue durée. Quand vous avez péché par laxisme, par manque de lucidité ou de courage dans la prise de décision au moment opportun, le surcoût de votre choix devient lourd.

Depuis des années, l’assainissement est l’alpha et l’oméga de la politique budgétaire. Le déficit s’est réduit sensiblement. Les résultats sont d’autant plus appréciables que le ralentissement de l’activité a rendu l’ajustement moins aisé. Le verdict est donc favorable. En dépit des critiques et railleries de certains. Mais nous ne sommes pas sortis de l’auberge. Les lendemains risquent d’être encore durs. Parce que la manne providentielle des ressources de la privatisation, qui permet d’atténuer le déficit, n’est pas récurrente. Qu’est-ce qui explique donc que les finances publiques n’aient pas encore achevé leur cure d’amaigrissement ? Cet effort continuellement répété fait penser à l’allégorie du mythe de Sisyphe. A peine la cime du point d’équilibre entrevue, la tension se relâche et le rocher-budget entame une nouvelle descente aux enfers du déficit. Manque de volonté ou pression de l’environnement ? Certes, la spirale de la dépense est constamment alimentée par la satisfaction des attentes sociales et des besoins de sécurité. Mais la réponse est ailleurs.
Elle consiste dans la prise en charge du passif de l’Etat cumulé sur la longue durée. Un aspect de la gestion des finances publiques qui est bien occulté dans le débat public. Quand vous avez pêché par laxisme, par manque de lucidité ou de courage dans la prise de décision au moment opportun, le surcoût de votre choix devient lourd. Imaginons que l’Administration ait payé régulièrement, rubis sur l’ongle, sa quote-part patronale à la CMR. Supposons que l’Etat ait négocié la cession de la BNDE au moment où des acquéreurs potentiels se présentaient à sa porte. Envisageons qu’il ait mis en place une supervision rigoureuse des comptes du CIH. Admettons que les services de contrôle de l’Etat aient été vigilants dans le monitoring des caisses de retraites de nombreux établissements publics. Il est évident que les finances publiques n’auraient pas été alourdies par des engagements à n’en plus finir. On pourrait égrener à souhait des désastres financiers de cette nature…
En fait, les dysfonctionnements de la puissance publique, le maquis des établissements publics, la crise des caisses de retraites sont autant de révélateurs du divorce apparent entre les citoyens et leurs hommes politiques. Une politique de changement pouvait-elle pécher par une présomption d’impuissance politique dans ce domaine ? Evidemment non. Il lui fallait bien rompre avec les attitudes laxistes, apporter des solutions courageuses et éviter de se réfugier derrière l’héritage, aussi désastreux fût-il. C’est de cette volonté de réforme que peut alors émerger une autre politique, replaçant l’Etat au service de la nation, rétablissant l’homme au cœur de la réflexion et de l’action. S’engager à respecter des objectifs de maîtrise des comptes de l’Etat est acte de volonté. Il fallait bien y consacrer un véritable acharnement même si les résultats ne sont pas toujours perceptibles immédiatement. Toutefois, le processus d’assainissement est visible pour ceux qui veulent le savoir. C’est la crédibilité budgétaire retrouvée qui a permis d’obtenir ce que les spécialistes appellent une «détente des conditions monétaires» et donc la possibilité d’emprunter à moindre coût.
La politique budgétaire a consacré son potentiel à solder un passé. En agissant ainsi, elle préparerait aussi l’avenir de notre économie en réparant les sinistres et en évitant d’autres parce que, durant trop longtemps, il a été plus confortable de s’en remettre à plus tard. Attitude apaisante à souhait pour ne pas la qualifier autrement. Il est vrai que le chemin de la lucidité n’est pas aisé. Qu’il s’agisse du Budget ou d’un autre domaine, les réformes ne seront comprises, acceptées ou réussies que lorsque les citoyens seront amplement informés des enjeux. La politique a besoin de clarté. Seuls les illusionnistes impénitents se complaisent dans le registre d’il n’y a qu’à… Le manque d’information autorise tous les écarts, tous les combats d’arrière-garde. L’assainissement des finances publiques a encore de longues années devant lui. Mais il ne peut devenir une action politique perceptible et admise que s’il s’accompagne d’une exigence de vérité. C’est alors que le débat gagnera en sérénité.