Le bruit d’un oeuf dur

«Les seules ententes internationales, disait Léon Daudet (fils de l’autre Daudet), sont des ententes gastronomiques». Il faut bien admettre que cela est vrai, si bien que même le xénophobe engoncé dans ses préjugés ou le raciste haineux ne crachent pas toujours sur la cuisine de ces étrangers et ces peuples qu’ils exècrent.

On ne parle pas ici de l’homme qui a très faim, sachant qu’un ventre vide s’encombre rarement de telles considérations. Non, il s’agit ici de ceux qui apprécient et cultivent l’art du goût, de la table et des bons mets. Car, admettons-le, même un raciste repu par la détestation est susceptible d’avoir le goût des bons mets, quoiqu’il entretienne en permanence le dégoût de l’autre. Il n’est que de voir la diversité et le succès des restaurants aux menus exotiques dans de grandes villes d’Europe et d’Amérique. Ceux qui s’y régalent de nems, de rouleaux de printemps, de tandoori, de tagine ou de couscous ne sont pas tous de tendres humanistes pétris d’amour pour les peuples et les pays dont ces mets sont originaires. Trump, pour prendre l’exemple le plus voyant, peut très bien engloutir des tacos et des burritos tout en twittant violemment contre ces Mexicains qui viennent manger le pain des Américains.

Maintenant, s’il y a un peuple qui a su imposer, entre autres servitudes, son plat national au monde entier, ce sont bien les Américains. Mais quand on dit plat, c’est un procédé de langage, c’est-à-dire une drôle de métonymie où le contenu et le contenant sont aussi improbables. Il s’agit du fameux hamburger qui ne se mange pas dans un plat et ne nécessite ni couteau ni fourchette. De quoi ce mot-mets est-il le nom ? Certes, il dérive, comme son nom l’indique, de la ville de Hambourg d’où des immigrés allemands l’avaient importé avant qu’il ne soit propagé à travers les Etats-Unis. A la base, il était composé de morceaux de viande salée mélangée d’oignons, avant que cette viande ne soit servie sous forme de steak haché. Mais c’est au début des années 50 que le hamburger en tant que fast-food a été conçu par les frères Mc Donald. En 1954, un certain Raymond Kroc, vendeur ambulant de machines de «milk shake» leur avait acheté la franchise pour tout le territoire américain, tout en développant le processus et non sans rouler les deux frères dans la farine. Un excellent biopic, «The Founder» («Le fondateur» de John Lee Hancock, avec l’acteur Michael Keaton), a été réalisé sur cette escroquerie historique qui a fait la fortune de Ray Kroc et ses futurs franchisés.

Ce mets de la restauration rapide va accompagner une nouvelle ère du vite et de la vie accélérée que le prodigieux triomphe des technologies a engendrées et imposées. Mais pour ce faire, son promoteur a su créer une narration à travers un «storytelling», cet art de raconter une histoire dont la teneur réside dans sa capacité à produire du récit «positif», lequel va faire le «bonheur» supposé des uns et le pouvoir certain des marchands du hamburger. Car un Mc Do raconte une histoire et en fabrique pour ceux qui le consomme. Certes, il fabrique de bien éphémères histoires, mais il attire le plus grand nombre, notamment les plus jeunes, et, de plus en plus, les plus désargentés tant il sait s’adapter à toutes les bourses. Plus malin encore, il s’adapte aussi à la culture des autochtones des pays où il s’implante. D’où par exemple ces nouveaux produits nommés «Mc F’tour» et «Mc S’hour» et autre «oriental burger» créés chez nous pendant Ramadan. Certes, dans les pays du Sud en tout cas, la fréquentation du Mc Do demeure encore limitée à une classe moyenne et fait rêver encore les plus démunis. Voilà pourquoi peut-être la formidable expansion de ce type de restauration rapide à travers le monde n’a pas fait disparaître les gargotes de certaines grandes villes, ni la «street food», cette cuisine de rue chère aux consommateurs pressés et impécunieux. Peut-être alors faut-il se féliciter que notre fast-food traditionnel, Kefta et khli3 aux œufs, tout aussi rapide à préparer et à consommer, résiste encore au «storytelling» planétaire conçu par l’Université du hamburger Mc Donald’s de Chicago.

A propos d’université, et aussi pour produire un petit storytelling à la manière de chez nous. Au cours des années 70 et 80 de notre jeunesse estudiantine à Rabat, le fast-food le plus prisé portait le doux et lumineux prénom de Nora. Cela consistait en une boîte de petit-pois éponyme et deux œufs, voire plus les jours fastes. Ce n’était pas cher, ni long à préparer et tenait bien au ventre. Mais plus que le contenu, assez médiocre il faut l’avouer, c’est bien le contenant nommé Nora qui faisait fantasmer des cohortes d’étudiants fauchés au ventre vide et à la tête pleine d’idéologie et d’utopies. Parfois, c’est-à-dire à chaque trimestre lorsque la bourse venait à être octroyée, on laissait tomber Nora pour un 4/4. Pas la bagnole, mais les 4 saucisses dans ¼ de pain. Le must étant le Big 4/4 comprenant, en supplément, un œuf dur écrasé entre les 4 saucisses gisant dans une sauce «h’rour» d’un rouge-sang douteux. Et comme l’écrivait Jacques Prévert dans son poème «La grasse matinée» (Paroles. Folio) : «Il est terrible/ le petit bruit de l’œuf dur cassé sur un comptoir d’étain / Il est terrible ce bruit/ quand il remue dans la tête d’un homme qui a faim».