Le bonheur des autres

Intense suspense pendant les tirs au but et ce grand moment de joie lorsque Beckham, la star planétaire du foot, le Guillaume Tell des coups de pied arrêtés, le footballeur qui touche 28 millions d’euros par an, envoie le ballon dans le ciel étoilé de Lisbonne comme un joueur non titulaire de Sariî Ouad Zem.

Glanée pendant un vagabondage nonchalant sur la toile du Net, cette drôle de proposition d’un internaute anonyme, cadre admirablement avec les émotions ressenties par les Portugais lors de leur rencontre face aux Anglais en quart de finale de l’Euro 2004 : «Les matches de football devraient commencer par les tirs au but, on gagnerait du temps.» Lorsqu’on aime le foot, et que l’équipe de son pays n’est pas concernée, on ne peut que tomber en admiration devant l’exploit et la bravoure des deux équipes opposées jeudi dernier. Mais quoi qu’on en dise, on n’arrive jamais à soutenir les deux équipes en même temps. Le foot, c’est comme la politique (pour ceux qui aiment ce sport-là), on ne saurait être dans deux camps en même temps. Alors ce soir-là il fallait bien jeter son dévolu sur une équipe et se laisser glisser, au fil des péripéties de la rencontre, dans la peau du supporter lambda. Et justement , c’est pour une question de peau que l’on bascule dans un camp plutôt que dans l’autre. Pour un Marocain, footeux et basané, Figo et Ricardo avaient bien une gueule de proximité par rapport à un Beckham blondinet et tatoué ou un Rooney au teint et aux dents de lait. Et c’est ainsi que l’on s’approprie une sélection nationale et que l’on se met à trembler pour ce pauvre Ricardo lorsque le richissime Beckham arme son tir. Sans compter les engueulades et les insultes dont on abreuve l’entraîneur du Portugal (qui n’est même pas Portugais, puisqu’il est Brésilien) lorsqu’il tarde à faire jouer Rui Costa, cet autre joueur qui a une tête de Marocain de Tafraout.
Mais dans le registre «qui soutient qui ?», vous avez aussi le supporter caméléon à la fibre patriotique qui, au vu des couleurs du maillot de l’équipe portugaise, le rouge et le vert, prend fait et cause pour Figo et Gomez qu’il assimile à Hajji et Zaïri. Si le football est l’opium du peuple, alors «on se shoote» comme on peut. Cependant, vous avez aussi le supporter intello – le foot n’est pas l’apanage du béotien comme le pensent certains – qui joue Fernando Pessoa et Lobo Antunes contre John Keats et Martin Amis et voit dans le jeu du Portugal toute la poésie du Sud, où il décèle les dribbles en arabesques de tout un héritage andalou de la péninsule ibérique.
Et c’est ainsi que le supporter par procuration s’installe dans la peau des rouge et vert durant les deux mi-temps plus les prolongations au cours desquelles le but de Rui Costa a failli délivrer son équipe. Intense suspens pendant les tirs au but et ce grand moment de joie lorsque Beckham, la star planétaire du foot, le Guillaume Tell des coups de pied arrêtés, le footballeur qui touche 28 millions d’euros par an, envoie le ballon dans le ciel étoilé de Lisbonne comme un joueur non titulaire de l’équipe de Sariî Ouad- Zem. Joie éphémère, contrariée par le raté de Rui Costa avec sa gueule de chez nous qui imita tragiquement le tir de la vedette anglaise. Ce n’est plus un match de foot, c’est une tragédie grecque.
Finalement, le Portugal a battu l’Angleterre parce que Ricardo le gardien a bloqué un tir au but et en a mis un lui-même à son homologue anglais James. Après ce triomphe, le Portugal a chanté et dansé toute la nuit. Tel est le foot dans toute sa magie lorsqu’il fait le bonheur des gens. Dans ces moments-là, c’est un sport qui ressemble a une vertu.
Après cette victoire, le supporter par procuration saisit la télécommande et part à la recherche d’une autre cause footballistique à soutenir. Mais sur d’autres chaînes, même dans les journaux télévisés, il n’y en a que pour cette rencontre dont il vient de soutenir l’équipe qui l’a remportée. Ce bonus jubilatoire le conforte dans ses choix. Au prochain match qui oppose les coéquipiers de Zidane aux Grecs, ça va être cornélien, mais il pense soutenir les compatriotes de Zorba. «C’est qui le meneur de jeu de l’équipe grecque ?», demande l’autre supporter par procuration pour qui Toulouse-Lautrec est un pronostic de toto-foot. A ce supporter-là et à tous les footeux de la terre, offrons cette citation tirée de la chronique Quelques mécanismes névrotiques dans le football, de l’humoriste et comédien français Vincent Rocca : «Le football est inscrit dans les gènes de l’homme et chacun de ses spermatozoïdes est un footballeur en puissance qui rêve d’être sélectionné en finale.»