Le bon choix de Sophia

camus, en bon dramaturge qu’il était, a aménagé et suggéré des silences, des inflexions et des ambiances afin d’insuffler à son récit une oralité soutenue et théâtrale. mais encore faut-il que l’interprétation soit à la hauteur de cette ambition. elle l’a été et ô combien.

«La Chute est un livre d’humour dont les intentions ne sont pas faciles à déceler. C’est aussi le récit le mieux écrit, le plus brillant et le plus subtil de Camus». Voilà ce que le critique et académicien, Pierre-Henry Simon (1903-1972), écrivait dans la réédition en poche (Petite bibliothèque Payot) de son excellent ouvrage, L’homme en procès. Dans ce texte, P-H Simon considère La chute comme le livre le plus sartrien, tant le personnage, l’avocat philanthrope, Jean-Baptiste Clamence, se reconnaît en «salaud» (celui de la Nausée, premier roman de Sartre) et privilégie la posture équivoque du «juge-pénitent». Il confesse, devant un interlocuteur silencieux, les tares et les avatars de l’homme pris dans les contradictions de l’existence. Il va au-delà de la morale tout en déjouant la notion du péché et, de ce fait, s’éloigne de la vision chrétienne. Mais ce livre n’est pas que cela, c’est aussi une rupture dans l’œuvre de l’auteur de l’Etranger et de l’Homme révolté. Rupture avec les luttes idéologiques et les combats intellectuels qui l’avaient opposé au camp d’en face : celui de Sartre et ses ouailles et celui de tous ceux qui l’ont attaqué politiquement pour ses diverses positions politiques. La Chute a été donc une respiration, une retraite solitaire mais non dénuée de flèches destinées à tous ses adversaires. Pour ceux qui n’ont pas lu ce texte, voici un extrait de ce que Camus en avait rédigé comme résumé en guise de «prière d’insérer», ou le pitch comme on dirait aujourd’hui, mais de la belle plume de son auteur : «L’homme qui parle dans La Chute se livre à une confession calculée. Réfugié à Amsterdam dans une ville de canaux et de lumière froide, où il joue à l’ermite et au prophète, cet ancien avocat attend dans un bar douteux des auditeurs complaisants. Il a le cœur moderne, c’est-à-dire qu’il ne peut supporter d’être jugé. Il se dépêche donc de faire son propre procès mais c’est pour mieux juger les autres. Le miroir dans lequel il se regarde, il finit par le tendre aux autres .Où commence la confession, où l’accusation ? Celui qui parle dans ce livre fait-il son procès, ou celui de son temps. Est-il un cas particulier, ou l’homme du jour ? Une seule vérité en tout cas, dans ce jeu de glace étudié : la douleur, et ce qu’elle promet». Voilà donc ce que Albert Camus voulait dire à travers ce récit, long monologue rédigé dans une belle langue et en rupture avec le style  lyrique mais flamboyant des textes d’avant 1956, date de la parution de La Chute, soit un an avant son Prix Nobel.

C’est donc avec un réel plaisir, mêlé de l’impatience du «camusien» inconditionnel, qu’on a assisté à la reprise de la pièce mise en scène par Nabyl Lahlou et  adaptée au théâtre à partir de La Chute. Et le plaisir d’entendre le texte de Camus sur la scène du Théâtre Mohammed V a été doublé de celui de le voir incarné par une grande comédienne, rare dans ses apparitions et singulière par son talent. Il s’agit de Sophia Hadi, que l’on savait déjà talentueuse au vu des prestations qu’elle a fournies, mais réservées à son mari, dans la ville et metteur en scène au théâtre et au cinéma. Ici, plus qu’une prestation, Sophia Hadi a offert une performance de plus d’une heure et demie de l’adaptation du récit de Camus. Montée en 2013, à l’occasion du centenaire de la naissance de l’auteur de l’Etranger, la pièce a permis à la comédienne d’incarner un Jean-Baptiste Clamence (personnage masculin du récit) tout en subtilités, en nuances et en ambiguïtés, de sorte qu’il en est apparu tel que Camus nous le présente dans son livre. Et lorsqu’on sait que Camus était aussi homme de théâtre, discipline qu’il plaçait au même rang que la littérature ou la philosophie, on ne peut que rêver à ce qu’il aurait pensé d’une femme comédienne incarnant le rôle d’un homme. Il n’aurait certainement pensé que du bien, lui le penseur hédoniste et artiste solaire qui aimait tant les femmes. Il a eu du reste une longue et passionnée histoire d’amour avec la grande comédienne à la voix rauque, Maria Casarès ; ou avec la jeune comédienne Catherine Sellers qu’il a repérée dans La mouette de Tchékhov.

Mais au-delà  du genre du comédien — qui n’a d’intérêt que pour ceux qui ignorent que, par essence, le talent et la création  transcendent la question du sexe de l’artiste authentique–, c’est d’abord la qualité du jeu et l’énergie  mise dans ce personnage qui n’était pas destiné au théâtre. La comédienne s’est engagée corps et âme afin de laisser les mots et le ton du texte résonner et raisonner dans l’oreille du spectateur ; mais aussi en lui donnant épaisseur et profondeur. Certes, Camus, en bon dramaturge qu’il était, a aménagé et suggéré des silences, des inflexions et des ambiances afin d’insuffler à son récit une oralité soutenue et théâtrale. Mais encore faut-il que l’interprétation soit à la hauteur de cette ambition. Elle l’a été et ô combien. Et c’est ainsi que le choix de Sophia, pour incarner cet avocat tourmenté tout au long de son long monologue ou dialogue solitaire, a été le bon. Pour le plaisir du spectacle et celui du texte.