Le besoin de fiction

Le besoin de fiction est aussi un besoin d’affection. Mais n’est-ce pas notre cas, nous autres sujets et spectateurs des épopées arabo-islamiques dont une Histoire mal racontée a fait des guetteurs d’étoiles filantes sous un ciel effacé ? Ne sommes-nous pas cette postérité naïve destinée à croire de vaines gloires mal rapportées ?

Dans l’une de ses chroniques intitulées «La lettre des antipodes» et paraissant dans le Magazine littéraire, Simon Leys écrit : «Les gens qui ne lisent pas de romans ni de poèmes risquent de se fracasser contre la muraille des faits ou d’être écrabouillés sous le poids des réalités.» Cette affirmation est l’interprétation littéraire d’une citation de C.G. Jung sur l’importance de l’univers mythique pour la santé mentale de l’individu. Plus loin, le chroniqueur développe ce thème à travers des exemples puisés dans la littérature universelle, tel que le cas de Rilke et le refus de son amie Lou Andreas-Salomé de le psychanalyser, de peur qu’il perde ses facultés poétiques. Simon Reys se demande ensuite si la condition humaine n’aurait pas perdu son «interprète le plus pénétrant» si d’aventure un bon psy avait réussi à guérir Kafka de ses angoisses existentielles.
Le thème de la fiction comme thérapie supérieure à toute autre prescription ou exercice cliniques, et paradoxalement comme anti-thérapie, mérite un intérêt particulier dans la société marocaine d’aujourd’hui. Nous vivons des temps d’inculture et d’analphabétisme avérés et inquiétants. Le système éducatif hérité d’un passé incertain et désarticulé ne va pas dans le sens, ni quantitatif ni qualitatif, de la lecture pour tous. Pis encore, la seule frange dans un lectorat raréfié qui achète encore des livres ou les lit se recrute au sein de la pensée obscurantiste. On sait l’engouement, chaque année renouvelé à la faveur du Salon international du livre et de l’édition (le bien nommé SIEL) de Casablanca, pour ces ouvrages reliés et vendus à vil prix mais dont le contenu eschatologique et incantatoire est un remède contre le bonheur. Quant à la fiction dans toutes ses expressions et manifestations artistiques: cinéma, théâtre, littérature et télévision, elle n’en finit pas de balbutier et de compter ses œuvres. Ses auteurs, débutants ou anciens, sont en majorité des bricoleurs de l’imaginaire ; un imaginaire pourtant si riche et chatoyant dont ils n’arpentent que les versants misérabilistes pour relever, à travers de piètres visions artistiques, des gémissements et des pleurs. Et c’est ainsi que cette fiction glauque finit par rejoindre l’autre littérature incantatoire de ces gros pavés aux pages jaunes, dans une noria gémissante et redondante qui plie sous des trombes de larmes.
Qui a dit que «les grandes douleurs sont muettes» ? Stendhal, peut-être, lui qui a su cristalliser les sentiments pour en faire des oeuvres d’art. Le rouge et le noir ne s’épousent-ils pas ? Certainement, lorsque la main habile d’un peintre de talent fuit la tentation du réel pour mieux se rapprocher de sa propre vérité en allant visiter les territoires de la fiction. Lorsqu’un très lourd passé devient opaque après avoir été celui des splendeurs ou des malheurs, la fiction s’avère d’un bien grand secours. Le besoin de fiction est aussi un besoin d’affection. Mais n’est-ce pas notre cas, nous autres sujets et spectateurs des épopées arabo-islamiques dont une Histoire mal racontée a fait des guetteurs d’étoiles filantes sous un ciel effacé ? Ne sommes-nous pas cette postérité naïve destinée à croire de vaines gloires mal rapportées ? Qui saura répondre en racontant une histoire qui fait rire et qui fait rêver des enfants de sept à soixante-dix-sept ans ?
On ne peut pas parler de thérapie autour du réel et de la fiction sans évoquer l’actualité marocaine de ces derniers jours. Les auditions publiques sur les années dites de plomb, initiées par l’Instance équité et réconciliation, sont un gisement de douleurs dont il ne faut pas faire uniquement un document de l’histoire. La «mémoire est un poète, n’en faites pas un historien» comme disait quelqu’un que l’on a déjà cité dans une précédente chronique sur le passé. C’est l’heure pour ceux qui se font de la fiction une idée supérieure d’écrire cette page de l’histoire afin de faire un don à l’avenir. Même si, comme disait l’écrivain américain Nathaniel Hawthorn, «il n’est pas au pouvoir de la fiction d’inculquer la vérité.» Mais à défaut de vérité, on aura au moins la joie de l’espérance à travers une création authentique