Le beau pari des Alizés

Le pari était fou. Invraisemblable. Même en Europe, son creuset natal, la musique classique n’est vraiment accessible qu’à ceux dont l’oreille a été éduquée à en saisir la beauté. Alors décider de lui consacrer un festival au Maroc, et à Essaouira, il fallait l’oser

L’image est juste belle. La blancheur des murs, le bleu vif des portes, la foule colorée, les tapis rouge sang et au milieu, baignés par la lumière douce du matin, eux, tout de noir vêtus, penchés sur leurs instruments, les yeux clos et l’expression intense. Avec sa «Promenade des solistes», organisée au cours de deux matinées du programme, le Printemps musical des Alizés descend la musique de chambre dans la rue, l’apportant aux Souiris sur leur lieu même de vie. Cette musique qui d’ordinaire s’écoute dans un silence religieux,  tombe «la veste», renonçant à son formalisme pour frayer avec les mille et un bruits de la médina. Ce faisant, elle s’offre à qui veut se laisser emporter par elle. Du coup, les pas se ralentissent, les conversations se suspendent. Chez le restaurateur comme chez le marchand de tapis du coin, en passant par les ménagères qui font leurs courses et les gavroches en vadrouille, temps d’arrêt. L’oreille se tend. Parce que l’invitée toque sans arrogance à la porte, on la reçoit. On l’écoute d’abord par courtoisie, ensuite avec intérêt. Et les barrières, doucement, s’effacent.

Le pari était fou. Invraisemblable. Même en Europe, son creuset natal, la musique classique n’est vraiment accessible qu’à ceux dont l’oreille a été éduquée à en saisir la beauté. Alors décider de lui consacrer un festival au Maroc, et à Essaouira, il fallait l’oser. Il fallait un homme pétri de cette haute tradition musicale et habité par une foi à toute épreuve dans le partage et le dialogue culturels. Cet homme, c’est évidemment André Azoulay. Dès lors qu’il s’agit de faire de sa ville natale, Essaouira, le lieu où toutes les cultures dialoguent, aucun obstacle ne le rebute. Au Festival Gnaouas des musiques du monde et aux Andalousies Atlantiques s’est ainsi ajouté le Printemps musical des Alizés, bouclant le triptyque. Au bout de sa seizième édition – déjà –, ce petit dernier, sans prétendre drainer les foules, s’est forgé sa place. Il continue certes à ne s’adresser qu’à une élite, composée pour beaucoup de mélomanes étrangers à la ville mais les Souiris, progressivement, commencent eux aussi à se laisser apprivoiser. En témoigne le remplissage plus qu’honorable de la grande salle omnisports où se tiennent les concerts du soir, sans parler de l’affluence record que connaît, pour les récitals du matin et de l’après-midi, Dar Souiri, écrin où toutes les musiques se retrouvent chez elles. Mais surtout, pour qui connaît notre exubérance méditerranéenne, la qualité de l’écoute avec ce respect des codes du genre, un silence qui ne se rompt que lorsqu’il le faut révèle la création dans cette cité des alizés d’un vrai public de musique classique. En soi, c’est une prouesse. 

Des moments forts, lors de cette 16e édition, il y en eu de nombreux. Le récital de clôture, par exemple, assuré par le jeune prodige Thomas Enhco. Devant la fougue et la passion avec laquelle, dans des compositions très personnelles, le pianiste maria jazz et musique classique, même les mouettes, que d’ordinaire rien ne confine en silence, se sont tues. Face à un public subjugué, Thomas Enhco qui, à l’âge de neuf ans, recevait sa première invitation à se produire dans un festival, raconta par les touches de son piano sa rencontre avec un élan dans le grand nord canadien, la lettre d’amour qu’il écrivit sans avoir encore de grand amour à qui l’adresser ou encore cette présence des disparus dont l’ombre permanente accompagne les vivants. Et ses notes, tantôt cristallines, tantôt vagues déferlantes, donnaient vie à ces histoires, emportant l’auditoire dans un univers aussi lumineux que pétillant.

Il y eut aussi le fantastique requiem de Mozart joué par l’Orchestre philarmonique du Maroc avec, en accompagnement, les voix des 40 choristes du Chœur philarmonique du Maroc. A travers cette messe des morts, le fantôme du Commandeur hantant un Mozart torturé par la culpabilité a plané au-dessus de la salle tendue de velours bleu nuit. Et les cœurs en ont frémi. Enfin, le dernier tableau, le plus symbolique, celui de ces deux jeunes Souiris, âgés respectivement de 12 ans et de 16 ans, invités par l’Orchestre philarmonique à se joindre à ses autres musiciens pour interpréter la 40e symphonie de Mozart. A destination des enfants talentueux issus de milieux défavorisés et qui ont été déscolarisés, un programme socioculturel du nom de Mazaya a été initié par la Fondation Ténor pour la culture présidée par Farid Bensaid, également fondateur de l’Orchestre philarmonique du Maroc. Ces jeunes y ont eu accès. Trois ans ont suffi au plus jeune pour être là, ce soir, avec son instrument, à jouer du Mozart. Et, au lieu du rejet, à recevoir des applaudissements. Les Alizés, plus qu’un printemps pour eux, une ouverture sur un horizon d’espérances.