Le bateau ivre de la finance

Malgré les réformes techniques qui tentent de faire du FMI le prêteur en dernier ressort au niveau international, la fragilité de la légitimité politique de cet organisme bloque toute évolution. C’est bien cette contradiction qui paraît la plus handicapante aujourd’hui.

Les Bourses internationales, saisies de panique dans le violent ouragan provoqué par la faillite de Lehman Brothers, retrouvent une embellie. L’annonce par l’administration Bush de la création d’une structure destinée à reprendre les actifs «toxiques» détenus par les banques américaines a amplifié l’effet euphorique de la nationalisation du groupe AIG – un des géants de l’assurance – et de deux piliers du financement immobilier menacés de banqueroute.

Un hommage du marché affolé à la sagesse de l’Etat. Un hommage ambigu, tout de même. Jusqu’à quand les grands décideurs de ce monde continueront-ils de socialiser les pertes et de privatiser les gains ? Les plans de sauvetage, financés à coups de milliards ponctionnés dans les ressources du contribuable, se succèdent sans parvenir à stopper les défaillances en chaîne et stabiliser un système à la dérive.

Avec le recul, force est de constater que la libéralisation financière n’a pas tenu ses promesses. A-t-elle permis d’augmenter l’épargne et l’investissement grâce à une offre efficiente de produits financiers ? Non ! Favorise-t-elle l’allocation optimale de l’épargne grâce à la mise en concurrence des emprunteurs ?

Non plus. Répartit-elle, enfin, vraiment mieux les risques ? La crise des subprimes, et sa dégénérescence, sèment le doute là-dessus aussi. Finalement, l’instabilité de cette nouvelle finance se répercute sur l’économie. Elle explose parfois en crises brutales et dévastatrices.

Alors ? La finance est-elle utile ou parasitaire ? Nourrit-elle ou étouffe-t-elle la croissance ? L’activité financière a longtemps été considérée comme à la fois immorale – les systèmes religieux n’ont-ils pas condamné le prêt à intérêt ? – et improductive.

Comme le dieu Chronos qui mangeait ses enfants, la finance permet aux projets économiques de voir le jour, mais finit aussi, bien souvent, par les engloutir. Cependant, la représentation d’une sphère financière, règne de la spéculation et de l’enrichissement sans cause, séparée de la sphère réelle, seule productrice de richesses, est réductrice.

Si l’utilité de la finance pour la croissance n’est pas à démontrer, une vision idyllique de celle-ci est aussi erronée que sa condamnation sans appel. Finances et croissance sont indissociables : la première conditionne la seconde, mais ses effets sont profondément ambivalents.

Les crises financières à répétition de la seconde moitié des années 90 ont montré que le système financier international était victime de deux faiblesses. D’une part, le fait qu’un problème local soit susceptible de provoquer, par contagion, une crise globale et, d’autre part, l’«aléa moral». Ce terme, bien connu des assureurs automobiles, exprime le danger qu’un conducteur, parce qu’il se sait assuré, n’hésite pas à prendre des risques supplémentaires : en cas d’accident, l’assurance paiera.

Evidemment, l’idéal serait que les grands établissements financiers internationaux s’imposent des limites dans les risques qu’ils prennent. Le comité de Bâle de la supervision bancaire, qui regroupe les dirigeants des banques centrales les plus importantes de la planète, a pour mission d’édicter des normes assurant la sécurité du système financier international. Malheureusement, les règles que cherche à promouvoir ce comité sont inefficaces, car elles parient sur la bonne volonté des banques.

Elles reposent sur l’idée d’un autocontrôle des établissements, qui recourent à des modèles ultrasophistiqués, censés mettre en évidence la façon dont leurs risques se répartissent et les mesures à prendre pour les limiter. Les données ne sont pas toujours fiables et les batailles font rage entre les contrôleurs de risques, qui entendent fixer des limites, et les opérationnels, qui veulent «faire du chiffre». Aujourd’hui, les grands acteurs de la finance mondiale sont incapables de connaître le niveau des risques qu’ils prennent.

Comme le souligne le banquier américain Henry Kaufman, face à la complexité des marchés financiers internationaux, les dirigeants des grands établissements financiers ont perdu la maîtrise de leurs institutions.

Il n’y a donc pas grand-chose à attendre du côté des banques pour prévenir les crises. Dans ces conditions, le FMI apparaît de facto comme l’institution gestionnaire des crises. Son principal handicap n’est pas le manque de ressources. Malgré les réformes techniques qui tentent de faire du fonds le prêteur en dernier ressort au niveau international, la fragilité de la légitimité politique de cet organisme bloque toute évolution. C’est bien cette contradiction qui paraît la plus handicapante aujourd’hui.

Les difficultés rencontrées par les deux grandes institutions internationales en charge de la régulation de la mondialisation financière, le FMI et la Banque des réglements internationaux (BRI), plaident en faveur d’une réforme du mode de gouvernance de la finance internationale. Autrement, la globalisation, réputée apporter croissance économique, développement social et stabilité internationale, débouchera sur des crises à répétition.

Mettre en œuvre une autre conception de la finance, maîtrisée et au service d’un développement durable de la planète, est le grand défi de ce début de XXIe siècle. En attendant, les interventions ne peuvent reposer que sur la contingence et les docteurs Pangloss de l’économie répéteront inlassablement que «tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes»