Le bac à  rire

La triche est une « culture » ou une « nature » inhérentes à  l’homme depuis la nuit des temps. Et si même les illettrés se mettent à  copier, les plus lettrés ne sont pas restés les bras croisés.

Le chroniqueur amusé de nos  petites tares locales ne pouvait  laisser passer une autre occasion de s’amuser. Maintenant que les esprits se sont calmés et que les ricaneurs ont rangé leurs sarcasmes, on peut parler de la triche au bac. C’est devenu presque un marronnier de la presse à chaque fois que cette épreuve importante dans la vie scolaire des jeunes est annoncée. Cette année, l’événement ayant coïncidé avec l’arrivée en fanfare de la nouvelle équipe gouvernementale, l’approche a pris une dimension à la fois politique et morale. Politique, parce que les nouveaux dirigeants ont fait de la lutte contre «al fassad» quasiment un programme et certainement un projet de société.

Morale, parce ce que le référentiel puise dans l’éthique religieuse autant sinon plus que dans le corpus institutionnel d’un Etat de droit. Bref, le vocable «al fassad» renvoie aussi bien à la corruption administrative qu’à celle des mœurs, à la concussion sur le plan juridique et judiciaire mais également aux rapports sociaux et au laxisme morale et autres libéralités. Tant et si bien que le phénomène de la tricherie au bac a mobilisé, une semaine durant, plusieurs départements ainsi que les médias. On a entendu, par exemple dans ces nouvelles émissions dites citoyennes qui squattent les antennes, des propos ahurissants lors de coups de téléphone (car tout est téléphoné à la radio) de quelques auditeurs outrés par , selon eux, «l’ampleur» du copiage au bac. Tout le monde dans ces cas-là a une histoire à raconter sur tel ou tel fils des voisins qui a été pris en flagrant délit… Tel autre qui aurait avoué à ses amis comment il s’y était pris. Vous avez remarqué que les auditeurs, pour peu qu’on leur donne la parole, ont un avis sur tout avec un cas de figure concret et un exemple personnifié à la clé. Du pur vécu, en somme. C’est souvent le cas d’ailleurs lorsque l’émission est consacrée à la santé, aux bonnes mœurs et maintenant, bien entendu, à tout ce qui relève de «al fassad». Mais si l’on enregistre autant de manifestations de la libération de la parole et celle de l’expression, on ne peut que relever une grande angoisse. Sans doute parce que de l’autre côté des micros et sous les casques de nombre de leurs interlocuteurs animateurs, la capacité d’écoute est médiocre voire plus angoissante encore. Prenons le cas du bac. A une dame qui racontait qu’elle connaissait quelqu’un qui connaissait une autre qui lui aurait dit que le fils de son voisin a aujourd’hui un bac «m’zaouare» (un faux bac, un diplôme bidon quoi). Il aurait tout pompé l’année dernière déjà parce que son cousin bidouille dans les choses de l’informatique.

Comme la dame ne savait pas de quoi elle parlait et ne s’y connaissait ni en Facebook ni en aucun réseau social sur la toile, la conversation a commencé à tourner au sketch. En principe, un animateur responsable aurait dû mettre fin à cette dérive ou alors recadrer poliment l’auditrice pour une meilleure pédagogie sur un problème sérieux. A moins d’opter pour une émission décalée et déjantée, puis faire dans la dérision, l’humour ou le «foutage» de gueule. Or, tel n’était pas le propos de ce programme qui se proposait d’éclairer et, prétendait-il, de «conscientiser le citoyen» (taouîya’t al mouwatine) contre la tricherie en milieu scolaire et la malhonnêteté en général. En cherchant une conclusion pour mettre fin à l’intervention de l’auditrice qui avait monopolisé l’antenne, l’animateur a retrouvé toute sa verve pédagodémagogique et conclut sur un ton comminatoire par un «Mane ghachana falayssa minna» (celui qui nous trompe est hors de notre communauté) parfaitement dans l’air du temps.

Tout cela n’empêchera pas des dizaines de candidats de copier en usant des moyens technologiques modernes qui sont à leur disposition. On est loin des antisèches d’antan, les «h’rouza» (talismans) camouflés utilisés à la fois comme pense-bête et comme rempart contre le mauvais œil. En réalité, la triche a toujours existé ici et ailleurs. Tous les ans, en France comme au Canada et partout à travers le monde, on relève un certain nombre de stratégies de fraudes qui se renouvellent et s’adaptent à la population des candidats tricheurs dans chaque pays. Dans la vie scolaire, comme dans le sport (dopage), dans la politique comme dans le commerce et les affaires. Ah ! le monde des affaires, des finances et de la fiscalité… Il y a même des filières, des compétences et une expertise pour attirer le chaland afin de le gruger, ou pour contourner le fisc afin de payer moins ou pas d’impôts. Bref, c’est le grand bal masqué de la triche.

Pour revenir sur la tricherie dans la vie scolaire ou la vie tout court il y a aussi le cas paradoxal de cette dame inscrite dans le programme marocain de lutte contre l’analphabétisme. Elle a confessé que lors de l’examen de fin de… quoi déjà ? (d’analphabétisme ?), elle et plusieurs de ses copines ont copié sur une camarade un peu plus calée qu’elles. Finalement, la triche est une «culture» ou une «nature» inhérentes à l’homme depuis la nuit des temps. Et si même les illettrés se mettent à copier, les plus lettrés ne sont pas restés les bras croisés. L’histoire des livres par exemple, qui remonte à plus de cinq mille ans, est souvent aussi celle du copiage et du plagia : une écriture par-dessus l’épaule d’autrui. Plus tard, on lui a trouvé des excuses académiques, maquillé d’euphémismes puis «légitimé» sous des théories, fumeuses comme l’intertextualité entre autres. Cela expliquerait pourquoi un auteur comme Jean Giraudoux, dont une grande part de son œuvre théâtrale est puisée dans le répertoire antique, risquait cette définition du plagiat : «Le plagiat est la base de toutes les littératures, excepté de la première, qui d’ailleurs est inconnue».