Le «bonheur national brut» en net

Enfin une bonne nouvelle sur le front de l’économie mondiale : on peut mesurer le bonheur, le quantifier et peut-être même le prescrire. On connaissait les indices de pauvreté et du sous-développement, le produit intérieur brut (PIB) et son corollaire et inséparable «taux de croissance» qui fait rêver ou fiche la trouille, voici venu le «bonheur national brut», BNB.

L’acronyme sonne déjà mieux à l’oreille et ce n’est pas rien dans cet univers de signes ésotériques, catastrophiques et cacophoniques. De plus, ce sont des économistes sérieux et de renommée, dont le Nobel d’économie cuvée 2002, Robert Kahneman, qui nous annoncent en toute simplicité et dans un aphorisme digne d’un bonze du Tibet : «Le PIB mesure à peu près tout sauf ce qui rend la vie digne d’être vécue». Nous ne sommes pas habitués à ce genre de discours de la part de nombre d’économistes et autres experts qui jonglent avec les prévisions, les statistiques et les certitudes pour nous prédire un avenir indéchiffrable et rarement heureux.

Là, nous sommes dans un optimisme empreint de sagesse, voire dans une mystique à mille lieux des calculs et des statistiques bassement matérialistes.
Le plus optimiste d’entre eux, le Hollandais Ruut Veenhoven, a même dressé dans une étude récente une liste des 95 pays qui ont le meilleur BNB. Le Danemark vient en tête, suivi de la Suisse, et le Zimbabwe et le Burundi sont en queue du peloton. Pas de surprise donc dans ce palmarès, sauf que des pays dits pauvres avec un revenu par habitant de 1300 dollars devancent les Etats-Unis, classés 23es et la France 62e.

Le pays pauvre qui a fait la nique aux riches est un petit royaume de l’Himalaya appelé Bouthan, que peu d’humains situeraient sur une carte. Comme quoi, le personnage de l’écrivain turc Orhan Pamuk dans son roman Neige a raison de s’indigner en rétorquant : «Nous ne sommes pas des idiots, nous sommes juste pauvres».

Mais comment peut-on quantifier un état aussi subjectif et le décliner dans une base de données ? Facile, répondent ces nouveaux poètes de l’économie mondiale : on croise des données subjectives (sondages et interviews) et des données objectives relatives à la santé, l’espérance de vie, la scolarité et le PIB. Ah, quand même ! Bien sûr, ce bonheur là n’est pas une ascèse, ni un appel au dénuement, autrement on aurait vu nombre de pays du Sud damer le pion à ceux du Nord. Non, l’économie mondialisée, telle que la rêvent aujourd’hui ces nouveaux économistes, devrait être moins un jeu de Lego qu’une lutte contre l’ego. Avoir un bon BNB ou être «happy compatible», c’est montrer une «aptitude au bonheur», disent-ils.

Cela aussi se prépare et l’amélioration du système éducatif est le premier levier de la croissance du BNB. Mais ce système ne doit pas se contenter de délivrer connaissances et savoir, mais enseigner aussi des «principes moraux pour donner un sens à l’existence», comme le précise, dans Libération (France, 14 juil. 07), Richard Layard, économiste britannique, ancien conseiller de Tony Blair et auteur de l’ouvrage Le prix du bonheur (Ed. Armand Colin).

On peut demeurer sceptique face à cette nouvelle utopie inventée, cette fois-ci, par un capitalisme ou n’y voir qu’une nouvelle théorie économique et sociale engendrée par un système dépassé par son propre progrès. Mais le monde avance aussi à coup d’utopies et de théories. Celle-ci en tout cas a le mérite de se situer à hauteur d’homme et le place même au centre de tout développement. Elle emprunte à la philosophie autant qu’à la morale, aux religions aussi bien qu’aux croyances.

Elle relativise la notion de richesse, laquelle ne doit pas être «indexée» sur la misère des voisins. «Si un pauvre, dit Richard Layard, gagne un dollar de plus, il gagne dix fois plus en bonheur qu’un riche pour le même gain. Voilà pourquoi, dans les pays où le revenu de subsistance est garanti, il est plus difficile d’augmenter son niveau de bonheur que de richesse».

Il reste que cette notion du bonheur est somme toute très subjective, même si l’objectif de tout être humain est d’abord d’être heureux. Mais chacun tente d’y accéder comme il le peut ou comme il le croit. Et le poète dira que ce n’est pas le chemin qui compte, c’est le cheminement. Souvent le bonheur est plus dans sa quête que dans sa conquête, si tant est qu’on l’atteigne. Mais que des spécialistes de l’économie et de la croissance, taxés souvent de gens bouffis de certitudes, y réfléchissent devrait suffire à notre bonheur. Même lorsque le bonheur national brut n’est pas toujours net.