Le «bonheur intérieur brut»

La recherche du bonheur s’oriente vers le développement d’indicateurs complémentaires qui, à  côté d’indicateurs purement économiques, mesurent la qualité de vie, le niveau des droits de l’homme ou la qualité de la gouvernance.

Quand j’étais étudiant, on opposait croissance et développement. La croissance, c’était quantitatif, celle du produit intérieur brut (PIB). Le développement, c’était qualitatif, incluant l’intégration et la justice sociale, une certaine idée du bien-être. Aujourd’hui, on considère que la notion de croissance, même accouplée à celle du développement, n’exprime pas une idée du bien-être. Le fétichisme du PIB est toujours dominant. Or, cet indicateur reste fortement quantitatif, centré sur la production marchande, la qualité de la croissance n’étant pas explicitement prise en compte. Tout d’abord, le PIB ne mesure pas tout. Il n’évalue pas l’ensemble des activités humaines, mais celles qui s’apprécient de façon monétaire, à partir de normes comptables. Une femme de ménage enrichit le PIB quand elle est rémunérée, pas quand elle réalise le ménage chez elle. L’ensemble du travail domestique, souvent supporté par les femmes, n’est pas estimé. Le travail bénévole, associatif ou « démocratique » (syndicat, parti politique, etc.), n’est pas valorisé. Ensuite, la comptabilité nationale ne mesure pas non plus les dégâts causés à l’environnement par la production. Elle ne prend pas en compte le patrimoine collectif (patrimoine des ressources naturelles, patrimoine social, etc.). Enfin, la richesse vue par les comptables nationaux a peu à voir avec une sorte de «bonheur national».
Selon Le Robert, le «bonheur» est un «état de la conscience pleinement satisfaite» et s’assimile à la béatitude, au bien-être et à la félicité. Le bonheur est donc une notion subjective, individuelle et surtout relative, qui s’oppose à la simple satisfaction des besoins matériels. Mesurer le bonheur à l’aide d’un indicateur comme le produit intérieur brut suppose que le bonheur est une donnée essentiellement extérieure à l’homme et qu’il peut être atteint par la consommation de biens et services. Cependant, le bonheur est avant tout un état d’esprit qui dépend moins des conditions externes que de la façon dont elles sont interprétées.
La recherche du bonheur s’oriente ainsi vers le développement d’indicateurs complémentaires qui – à côté d’indicateurs purement économiques – mesurent la qualité de vie, le niveau des droits de l’homme ou la qualité de la gouvernance. Le besoin croissant de mesurer le bonheur est à l’origine de la multiplication, ces dernières années, du nombre d’indicateurs du bien-être. Cet intérêt s’explique par le fait que, sur le long terme, dans les pays industrialisés, les individus ne se sentent pas plus heureux en dépit d’une accumulation constante de richesses. La prise en compte du bonheur se traduit notamment dans les sociétés d’aujourd’hui par l’engouement pour l’idée – bien que floue – de «développement durable et soutenable». Le concept intéresse de plus en plus. Sur injonction du pouvoir politique français, l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) travaille pour la mise en place d’indicateurs qui ne soient pas seulement des indicateurs de croissance mais également des indicateurs de progrès durable.
La question du bonheur intéresse aussi l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE) qui a organisé deux conférences internationales autour de ce thème. Des prix Nobel d’économie comme Amartya Sen et des économistes de renom comme Alan Kruger et Daniel Kahneman travaillent à la création d’un indice du «bonheur intérieur brut». La recherche dans notre pays ne pourrait-elle pas suivre la même voie ?
Le Maroc manque d’une base de données rassemblant des séries longues qui permettrait de faire un état des lieux économique et social approfondi. Produire chaque année un indicateur alternatif à la croissance du PIB serait une autre affaire délicate. S’approcher du bien-être implique d’évaluer des éléments dont la qualité est justement de ne pouvoir être mesurés et comparés à d’autres : la force d’une relation d’amitié ou, à l’inverse, le désespoir de la perte d’un proche. Il est difficile d’additionner des grandeurs non monétaires et surtout de les agréger: quelles pondérations affecter aux données ? Doit-on considérer que l’amélioration de l’alphabétisation vaut autant que la hausse de l’espérance de vie?
Malgré les insuffisances que présente le produit intérieur brut pour mesurer le bien-être, sa remise en cause ne s’est toujours pas vraiment faite. La longévité de cet indicateur s’explique par sa facilité d’utilisation et les possibilités qu’il offre en terme de comparaison, mais aussi par la difficulté de trouver un indicateur alternatif satisfaisant. On aurait tort de tenir pour négligeable cette forme d’expression de la richesse : l’argent ne fait pas le bonheur, mais il y contribue. Le bien-être est une notion très subjective, mais, globalement, les pays dont la richesse monétaire est la plus élevée sont aussi ceux où l’on se soigne le mieux, où l’on va à l’école le plus longtemps et où le confort matériel est le mieux assuré. S’il faut refuser de s’abrutir avec les milliards de dirhams du PIB, il ne faut pas pour autant se faire d’illusions : le bonheur ne se met pas en équation. Mais si la mesure directe du bonheur, tout comme l’agrégation de l’environnement et de la psychologie, demeurent complexes, les conséquences des politiques gouvernementales peuvent néanmoins être évaluées et mesurées.