Le «bon» taux de change du dirham

l’impact d’un taux de change approprié est déterminé par les efforts de productivité de l’entreprise qui sont au cÅ“ur de toute stratégie de compétitivité

Qu’est-ce qu’un «bon» taux de change du dirham ? Les débats sur cette question sont souvent passionnés. Pour l’industriel qui exporte, le bon taux de change est celui qui égalise ses propres coûts de production à ceux de ses concurrents. Pour le consommateur, c’est au contraire le taux de change qui lui permettra d’acheter le moins cher possible. Pour le décideur public enfin, le «bon» taux de change est celui qui permet à l’économie nationale d’être en «équilibre», c’est-à-dire de bénéficier d’une croissance suffisante sans déséquilibre extérieur. Le regard porté sur le dirham est de ce point de vue différent d’un agent économique à l’autre ou d’une position à l’autre.

En fait, lorsque le rétablissement d’une position extérieure exige des actions structurelles, il serait vain de vouloir améliorer la compétitivité de l’économie par un simple ajustement de la parité monétaire. En pratique, il est difficile de déterminer à partir de quel moment le taux de change s’apprécie. De multiples indicateurs sont utilisés pour mesurer la surévaluation d’une monnaie. Leur utilisation exige une grande prudence : ils sont tous entachés d’imperfections et risquent, par conséquent, de fournir des indications trompeuses. Si leur suivi est nécessaire parce qu’ils dégagent une tendance et suggèrent une orientation à donner au taux de change, les signaux qu’ils adressent ne sauraient être suivis automatiquement. L’indicateur le plus fréquemment utilisé pour l’ajustement du taux de change du dirham est l’indice du taux de change effectif réel (TCER). Il est effectif parce que pondéré en fonction des échanges par destination. Il est réel parce qu’ajusté d’après les évolutions intérieure et extérieure des prix. L’avantage de cet indicateur est qu’il est facile à interpréter. Une hausse de l’indice signifie une baisse de la compétitivité, ce qui réclame soit une dépréciation du taux de change, soit une action sur les coûts, soit les deux à la fois. Mais sa pertinence dépend de son mode de calcul, c’est-à-dire de la manière dont la compétitivité est estimée. Les données relatives aux coûts unitaires de la main-d’œuvre, qui permettent de mieux cerner cette variable, ne sont pas toujours disponibles, aussi recourt-on souvent aux indices de prix de gros ou à la consommation. Or, les divergences dans l’évaluation des coûts et des prix dans les différents systèmes statistiques conduisent à des surestimations ou à des sous-estimations de la dépréciation nécessaire. D’autre part, les procédés de son calcul peuvent induire des erreurs d’appréciation si l’on ne résout pas correctement les questions du choix de la monnaie de référence, de la pondération de la structure des échanges, de la composition du panier constitutif du taux de change, de l’indice des prix retenu, etc.

L’indicateur du taux de change effectif réel ne peut donc fournir au mieux que de larges indications quant aux gains et à la perte de compétitivité par rapport à une période de base. C’est pour ces raisons qu’il est souvent utilisé conjointement avec les estimations de l’élasticité de l’offre à l’exportation et la demande à l’importation. L’analyse des élasticités permet de mesurer la réaction des composantes de la balance commerciale ou de la balance des paiements à des variations du taux de change. Mais la fiabilité de cette analyse est entachée de la difficulté de collecter et de traiter les données nécessaires à l’estimation des élasticités.
Une approche plus concrète de l’impact de la valeur du dirham sur les performances de l’économie  nécessite de compléter l’évaluation macroéconomique par des appréciations sur la situation réelle des entreprises. Celles qui n’exportent pas, qui n’ont pas d’intrants importés et ne sont pas endettées en devises n’ont pas à subir d’effet direct de la valeur externe du dirham. Cependant, il y a peu d’entreprises de ce type dans un tissu productif. Par contre, un grand nombre d’activités se caractérisent par la faiblesse de leurs exportations et la lourdeur de leurs importations. Si la valeur du dirham se déprécie par rapport aux autres devises, on devrait assister à la dégradation des résultats et réduction des marges de plusieurs entreprises intervenant dans ces activités comme le secteur du raffinage et des dérivés pétroliers, les activités mécaniques, les machines et matériel d’équipement. Les comptes d’exploitation des entreprises exportatrices (confection, bonneterie, quelques entreprises agroalimentaires), quant à elles, vont bénéficier de revenus plus importants en dirhams si elles parviennent par ce surplus à contrebalancer les coûts supplémentaires des importations.

Ces grandes lignes de partage ne sont pas absolues. Le raisonnement purement comptable sur le coût-avantage d’une dépréciation, sans l’intégration du comportement de l’entreprise serait stérile. Au delà du contenu en importations, c’est le niveau de productivité du processus de production qui pèse à moyen terme sur les résultats des entreprises et non l’illusion monétaire créée par une dépréciation du dirham. Certes, la question du taux de change approprié pour la recherche d’une croissance soutenue est fondamentale dans la définition des orientations de la politique économique. Mais l’impact d’un taux de change approprié est déterminé par les efforts de productivité de l’entreprise qui sont au cœur de toute stratégie de compétitivité. L’amélioration des facteurs de productivité, les choix de l’organisation du processus de production, de la motivation des travailleurs sont donc un défi permanent qui ne doit pas être occulté derrière la recherche des grands équilibres.