L’avenir peut attendre

Le meilleur moyen de sauvegarder un monument historique c’est de bien savoir le gérer. Comment donc le gérer tout en préservant sa valeur historique et patrimoniale ? C’est bien là la question que l’on se pose lorsqu’on visite certains monuments mémoriaux et que l’on déplore l’état dans lequel ils se trouvent.

Dès l’abord de certains d’entre eux, on constate que ceux qui l’administrent au sens premier du terme sont des fonctionnaires subalternes chargés plus du gardiennage que de la gestion. Ce sont souvent des lieux habités par l’oubli, la négligence et la poussière. Les siècles d’histoires qui leur ont donné toute leur valeur patrimoniale contemplent la somnolence d’un préposé à la billetterie calfeutré dans un cagibi où aucune notice d’information, prospectus, catalogue ni une quelconque signalétique n’apparaissent. Ces signalétiques, du reste, ne sont érigées nulle part aux environs du monument et l’éventuel visiteur ne les retrouve qu’une fois qu’il a le nez dans le monument. Dans des villes impériales comme Fès, Meknès ou même Rabat on est invité à ce même jeu du labyrinthe ou de la recherche du trésor. A Meknès par exemple, allez retrouver la cité romaine de Volubilis une fois que vous avez rencontré un panneau signalant sa présence sur l’autoroute. On en a fait l’expérience il y a quelque temps après s’être engagé dans la capitale ismaélienne. Résultat, si le Mac Do de la ville a semé ses panneaux tous les cents mètres pour indiquer son restaurant le plus proche, Volubilis demeure une cité mythique inaccessible. Il faudrait faire appel à une application de Google pour s’y retrouver. Après une longue chasse au trésor, un petit panneau signale, alors que l’on a déjà les pieds dans le monument, que c’est bien Volubilis. Encore heureux ! Et ce sont deux guichets qui vous accueillent : l’un dépendant du ministère de la culture, l’autre de la Commune. La cité de Volubilis est gouvernée par deux «administrations» autonomes auxquelles il faudrait payer un droit d’accès. Pour quelles prestations ? C’est à César, l’Empereur de Rome, qu’il fallait payer les prix des deux tickets, car seule autorité à avoir donné l’ordre d’édifier une telle cité, non ? Car enfin, à part garder les vestiges de cette belle cité, balayer un peu de poussière et mettre un panneau en bois de mauvaise qualité à l’entrée, quelle est la  valeur ajoutée de ceux qui président aux destinées de Volubilis ?

A Fès, il a fallu attendre des années avant que l’on installât une planche pourrie devant une vieille maison où avait résidé le philosophe et historien, ami d’Ibn Khaldoun, Lissane Eddine Ibn al Khatib, lors de son exil dans la capitale spirituelle, fuyant les menaces qui pesaient sur lui en Andalousie. D’autres grands penseurs de cette époque qui ont séjourné dans dès maisons de la médina de Fès, à Rabat, Salé (où Ibn Al Khatib a également séjourné), Marrakech ou Tétouan, demeurent, si l’on ose dire… inconnus à ces adresses. Lieux sans mémoire, immenses figures de l’histoire de la pensée sans traces de leur passage dans des cités historiques frappées par l’oubli.

On pourrait citer d’autres cas où le temps qui passe efface toute trace d’un passé prestigieux qui trépasse. Nous avons hérité d’une histoire riche et il est grand temps de savoir la gérer. Il ne suffit pas de contempler les monuments ou de les restaurer (plus ou moins bien, alors que la restauration des monuments est une science exacte). La bonne gestion d’un monument s’accompagne aussi et constamment par son animation et son exploitation, pas seulement comme un décor que l’on éclaire souvent pour maquiller les imperfections ; mais comme un espace de vie et de loisirs lequel, mieux géré et animé, peut drainer un large public et de substantielles recettes. Prenons un seul exemple d’animation dans la capitale du pays : est-il normal que seule l’Union Européenne ait pensé à organiser un festival de jazz, excellent au demeurant, dans l’enceinte de Chellah ? D’autres activités artistiques et culturelles pourraient s’y tenir et, ainsi, entretenir ce lieu prestigieux. Pourquoi n’y trouve-t-on pas des espaces de vie et de loisir au quotidien ? Comment retenir les visiteurs, touristes étrangers ou nationaux, dans ces lieux une fois qu’ils en ont fait le tour et pris des photos ? Il est évident que ce n’est pas aux seuls fonctionnaires du ministère de la culture de prendre en charge la gestion au sens de «management». Ils n’en ont ni les moyens, ni le savoir-faire, ni le faire-savoir. Bien au contraire, la bureaucratie, partout ailleurs, est bien plus dans le «savoir-taire». La gestion privée des monuments historiques a été soulevée depuis un certain temps déjà et plusieurs intervenants institutionnels ont cautionné cette volonté. Mais la question n’est, semble-t-il, pas encore tout à fait tranchée. Après tout, ces monuments historiques ont tenu depuis des siècles. Alors l’avenir peut bien attendre un peu.