L’autre leçon donnée par Arkoun

Pendant 30 ans, Mohammed Arkoun a dirigé l’Institut des Etudes Ismaéliennes à  Londres. il a eu à  exprimer les idées qu’il a développées sur la manière de gérer l’héritage religieux des musulmans en programmes concrets.

La disparition du professeur Mohammed Arkoun a suscité des réactions d’une ampleur et d’une diversité sans précédents. Certaines sont clairement marquées par l’émotion, compréhensible quand on garde à l’esprit que l’homme impressionnait par sa chaleur humaine, sa sincérité et son courage.

D’autres ont cherché à offrir des synthèses simplifiées de sa pensée, motivés par le fait que le défunt militait en faveur d’une pensée éclairée, mais s’exprimait dans un jargon technique, pas toujours compréhensible par le public.

Il est une autre «leçon» donnée par le professeur qui mérite la plus grande attention. Mohammed Arkoun a été en effet associé, pendant environ trente ans, à la mise en place d’un institut musulman, l’Institut des Etudes Ismaéliennes à Londres, conçu pour servir la communauté chiite ismaélienne. L’idée était de développer des programmes éducatifs et de recherche sur l’héritage des musulmans dans toute sa diversité. M. Arkoun a ainsi été amené à contribuer au développement d’un enseignement destiné à un public religieux, conçu pour ouvrir les esprits aux perspectives explorées par les sciences humaines et sociales, au lieu de reproduire les prêches des clercs religieux. Il a été conduit à offrir des enseignements en anglais et à produire des publications dans cette langue qui restent, à ma connaissance, peu connues dans notre contexte.

L’expérience est unique, du fait qu’elle a représenté une occasion où notre ami a eu la possibilité de mettre à l’œuvre -et à l’épreuve- les idées qu’il a développées sur la manière de gérer l’héritage religieux des musulmans. C’était dans ce contexte, et à ma connaissance le seul dans un environnement musulman, qu’il a eu à exprimer sa vision en termes de programmes concrets. Et c’est là qu’il a montré, face à des défis importants, ses qualités humaines : celles d’enseignant et de maître à penser d’abord, celles d’une immense intégrité intellectuelle et morale ensuite.

En un mot, il a tenu une ligne très claire, sans compromis. Le vrai pour lui, en toute honnêteté, était atteint ou approché par les démarches savantes d’aujourd’hui, fondées sur la raison critique, débusquant derrière les « vérités » imposées de manière autoritaire des constructions, des subterfuges voire des impostures. Aucune concession n’était faite à la foi aveugle, au sentiment identitaire, au désir d’affirmer une soi-disant personnalité historique. Seul était retenu le vrai – tout le vrai, rien que le vrai – tel qu’entrevu par le chercheur, armé des outils des sciences humaines et sociales dans les disciplines florissant aujourd’hui, et capitalisant sur les acquis de générations de chercheurs ayant acquis crédibilité et estime dans les milieux scientifiques.
Le résultat de cette expérience est étonnant, à bien des égards. On pourrait se demander si l’enseignement ainsi repensé aurait conduit ceux qui l’ont suivi à se détourner de leur foi, s’il en aurait fait des “renégats”, désorientés dans leurs croyances et dans leur action. En fait, à en mesurer les effets visibles, rien de tout cela. Au plan du sentiment identitaire, de la solidarité avec les siens et avec l’humanité en général, ceux qui ont été formés à cette école s’en tirent plutôt honorablement. L’enseignement repensé en a fait des musulmans avertis, au courant des interprétations modernes de leur propre héritage religieux et en même temps lucides face aux transformations qui affectent les sociétés modernes. Il a renforcé en eux l’attachement aux valeurs morales de l’islam et des religions universelles, raffermi leur sentiment de solidarité avec les musulmans de toutes tendances et soutenu leur mobilisation en faveur des causes humanitaires partout dans le monde.

Comme si, en leur apprenant à situer le dogme dans l’histoire, il a contribué à leur faire acquérir et intérioriser les principes éthiques enseignés par la religion, confirmant l’idée que l’attachement frileux à la lettre du dogme ne conduit pas à une réelle imprégnation par la moralité religieuse.