L’autre Europe

Retour en force de la crise grecque. L’électrochoc du référendum et du non grecque a secoué les institutions européennes plus enclines à  chercher des solutions aux conflits dans la concertation entre les décideurs que dans l’invitation des peuples à  être parties prenantes des décisions.

Le bras de fer sans précédent entre Alexis Tsipras et la troika européenne n’est pas encore achevé. Comment va-t-il se dénouer ? Naufrage de la Grèce ou sursaut démocratique européen ? L’euphorie athénienne a donné de la sueur à l’Europe. La fracture entre les opinions des pays du sud et du nord  de l’Europe relance le débat sur le lien entre la solidarité et la responsabilité. C’est aujourd’hui au tour de la Grèce d’être inquiète : l’économie du pays est au bord du précipice et le «Grexit» n’est pas exclu. La crise grecque est riche d’enseignements qui interpellent la gouvernance des relations entre les  membres de l’UE mais aussi, dans une certaine mesure, sa politique à l’adresse de ses partenaires.

Premier enseignement : L’échec de la stratégie de sortie de crise. Cinq ans après le début de la crise de la zone euro, force est de constater que la politique inspirée par la chancelière allemande, Angela Merkel, n’a pas donné les résultats escomptés.

Ce n’est pas faute pourtant d’avoir pris des décisions inédites : création du Fonds européen de stabilisation financière puis du mécanisme européen de stabilité, nouvelles modalités de coordination… La raison de cet échec est simple. Les dirigeants européens demandent aux citoyens de se serrer la ceinture pour rétablir l’équilibre des finances publiques. Parallèlement, ils subventionnent les banques, responsables de la crise. Mais sans effet notable sur l’activité. Cette politique se révèle donc à la fois très injuste et inefficace. Deuxième enseignement : L’Europe n’avait pas vocation à agir comme et avec le FMI. Certes, les Grecs ne peuvent échapper à la maîtrise des déficits et des dettes: l’aide des créanciers publics ne peut pas être déversée dans un «tonneau des Danaïdes» sans fond. Mais il appartenait aussi à l’UE d’adjoindre une stratégie de soutien à la croissance grecque incluant des investissements publics massifs. Sortir de l’Europe FMI devrait permettre de revenir à des relations entre États membres de l’UE fondées sur la coopération politique plutôt que sur la conditionnalité comptable. Troisième enseignement : La crise grecque révèle que l’on ne peut gouverner en se fondant que sur l’économique. C’est une dimension qui paraît hors de portée des citoyens. Le Pacte de stabilité et de croissance a explosé avec la première crise qu’a traversé l’Union monétaire. Il a même été piétiné par l’Allemagne et la France en 2004 et 2006. Plus que jamais les pays de l’Euroland ont besoin d’un fédéralisme budgétaire accru. Mais l’enjeu n’est pas seulement budgétaire. Un minimum d’harmonisation et de convergence des politiques est ainsi nécessaire pour garantir que le processus bénéficie à la majorité des citoyens concernés. L’histoire de la construction européenne est jalonnée de projets politiques non aboutis. Quatrième enseignement : Les limites d’une technicisation extrême du pouvoir. La Commission a accru ses pouvoirs contre les démocraties qui l’ont enfantée; elle est devenue une «forme dite postmoderne des organisations économiques et politiques» où il serait désormais possible de «gouverner sans gouvernement». L’Europe aurait-elle basculé dans le «despotisme doux» annoncé par Tocqueville et repris par Jacques Delors ? La Commission continue à avoir un immense pouvoir, en grande partie parce qu’elle seule possède le pouvoir d’initiative sur les nouvelles législations. Cette Europe laisse voir bien davantage qu’une simple crise de croissance : absence d’espace de débat public transnational, perméabilité manifeste aux influences privées mondialisées (banques et lobbies).

Cinquième enseignement : La responsabilité partagée dans la crise. Le manque de courage politique et surtout l’enfermement de l’Allemagne dans son égoisme ont conduit à imposer à la Grèce une austérité écrasante dans un contexte de croissance européenne très faible. Or, la réponse politique la plus raisonnable était de reconnaître la nécessité d’une restructuration de la dette grecque. Mais il faut aussi souligner les responsabilités des acteurs et partis qui ont gouverné la Grèce au cours des 40 dernières années. Cela suppose que les Grecs, citoyens comme autorités, acceptent de davantage considérer la dimension proprement nationale de leur drame  sans la réduire exclusivement à des causes extérieures. 

Sixième enseignement : Le défaut de légitimité démocratique des instances européennes. Le Parlement européen a gagné de nouveaux pouvoirs significatifs avec les changements de traités les plus récents, mais il y a encore des domaines où son rôle est limité : il lui manque les pouvoirs de contrôle que les Parlements nationaux ont sur leurs gouvernements respectifs. La crise de la Grèce comme celle de l’Ukraine ou les problèmes de migration sont autant de sujets sur lesquels le Parlement n’a pas de leviers pour peser. Septième enseignement : Le fort attachement des citoyens européens à leurs systèmes sociaux. Les interventions supra-nationales dans ce domaine doivent être respectueuses et/ou compatibles avec l’existence de diverses préférences en termes de politiques sociales. La construction européenne a été pendant longtemps un projet piloté dans un contexte d’indifférence des opinions publiques européennes. Aujourd’hui, convaincre les opinions publiques des bénéfices de l’appartenance à l’UE et leur permettre d’avoir leur mot à dire sur le processus d’intégration est devenu crucial pour garantir l’avenir du projet européen.

La tragédie grecque pourrait devenir un drame national si les Grecs faisaient le choix de faire défaut sur leurs dettes, voire de sortir de l’euro. Elle deviendrait alors la tragédie d’une Union européenne incapable de se montrer fidèle aux principes de coopération et de solidarité qui la fonde. Le retour aux monnaies nationales est peu vraisemblable car aucun pays n’a aujourd’hui intérêt à sortir de la zone euro. La consultation référendaire a participé d’une démarche tactique éminemment politique. Cet appel au peuple ne peut devenir un mode de décision régulier et sans termes précis. Auquel cas, l’Europe deviendrait ingouvernable. Comme l’a souvent exprimé Jacques Delors, le projet européen ne peut se construire dans le scepticisme des peuples. Pour lui donner de l’élan, il faut davantage de coopération et de démocratie.