L’ascenseur social est-il en panne ?

En 1960, le Maroc comptait combien de cadres fils d’ouvriers ou de paysans pauvres ? 1% ou 2% tout au plus. En 2007, ils sont certainement plus à  l’être.
La proportion de fils qui ont dépassé la position sociale de leur père a probablement connu une évolution notable en cinquante ans. Mais de quelle mobilité s’agit-il ?

La mobilité sociale progresse au Maroc, même si les indicateurs utilisés masquent les effets de la crise pour les plus jeunes. Ceci dit, une société peut être très mobile mais aussi très inégalitaire. Dans le Maroc d’aujourd’hui, l’idéal méritocratique – l’égalité des chances promise à tous – est un élément essentiel du consensus social. En donnant à penser que chacun a sa chance, la société contribue à rendre légitime la hiérarchie sociale, pourtant marquée par de fortes inégalités. Or, en pratique, l’accès aux positions sociales, qui détermine revenus, consommation et modes de vie, est tout sauf égalitaire. Au premier abord, la société marocaine semble de plus en plus mobile. En 1960, le Maroc comptait combien de cadres fils d’ouvriers ou de paysans pauvres ? 1% ou 2% tout au plus. En 2007, ils sont certainement plus à l’être. La proportion de fils qui ont dépassé la position sociale de leur père a probablement connu une évolution notable en cinquante ans. Mais de quelle mobilité s’agit-il ? Les classiques approches  de la  mobilité mesurent autant les transformations de l’emploi (la mobilité dite structurelle) que l’ascension (ou la descente) des individus (la fluidité ou mobilité nette). En fait, la proportion de fils d’ouvriers devenus cadres n’a pas suivi le développement de la part des cadres parmi les actifs. Car, l’essor de l’industrie ou des secteurs modernes des services n’a profité qu’à peu d’emplois qualifiés. A l’inverse, la poursuite du déclin de l’emploi agricole entraîne mécaniquement un effet de mobilité. C’est probablement plus les «petits métiers» du tertiaire qui ont absorbé les mouvements humains de redéploiement spatial et social. Evaluer l’évolution de la fluidité de notre société n’est pas simple. Comment estimer ce qui se serait passé si la structure sociale n’avait pas changé ? Car les frontières entre catégories se modifient. En outre, leur hiérarchie est difficile à définir : à partir de quels critères peut-on dire qu’une catégorie est au-dessus ou au-dessous d’une autre ? Le revenu n’y suffit pas, et la notion de qualification devient toujours plus difficile à établir avec les mutations de la structure de l’emploi.
Les analyses de la mobilité n’apportent d’enseignement que sur une longue période. On observe le devenir de personnes insérées dans l’univers professionnel depuis assez longtemps pour que leur position sociale puisse être considérée comme stable. Passé 40 ans, les choses se modifient plus radicalement et on étudie donc la situation de ceux qui ont passé ce cap par rapport à celle de leur père au même âge. La situation sociale des plus jeunes n’est pas prise en compte. Or, aujourd’hui, ce sont précisément les moins de 40 ans qui paient le plus lourd tribut à la crise de l’emploi et risquent le déclassement. La mobilité classique ne mesure pas l’évolution de la mobilité de la société dans sa globalité, mais de certaines générations seulement. Force est de constater que, si l’on prend en compte les générations les plus récentes, cet accroissement de la fluidité est beaucoup moins clair. La crise de l’emploi a laissé une marque profonde chez les générations entrées au cours des dernières années sur le marché du travail. La désillusion a été énorme pour une partie des parents des classes moyennes, souvent issus du processus de mobilité ascendante des premières décennies de l’indépendance, qui ont vu leurs enfants – en qui ils avaient fortement investi psychologiquement et financièrement – peiner pour s’insérer dans le monde du travail. Au bout de l’allongement des scolarités, les débouchés n’ont pas toujours été au rendez-vous, apparaissant souvent sans rapport avec les efforts accomplis. Même si l’école s’est en partie démocratisée, la compétition s’est accrue et ce sont les enfants des catégories supérieures qui s’en sortent le mieux. Les promotions de lauréats des universités marquées par la crise du système éducatif et de débouchés approchent déjà la quarantaine; elles sont sur le marché du travail depuis de longues années, sont parfois même considérées comme “âgées” et ont donc peu de chances de voir leur position sociale progresser beaucoup… Quant aux nouvelles créations d’emplois, elles s’opèrent moins dans des postes de haut niveau que dans des postes peu qualifiés, avec peu d’espoir, pour ces derniers, de réaliser une vraie carrière. La société se transforme, les identifications traditionnelles (la tribu, la bourgeoisie, la classe ouvrière, etc.) se brouillent, mais les hiérarchies sociales, même recomposées, existent toujours. Le capital économique  concret (l’argent), le capital symbolique (le jah) continuent de marquer la reproduction sociale et du pouvoir. Le capital culturel (le diplôme), plus complexe, n’a pas radicalement bouleversé la structure de notre société. L’école n’est pas seule en cause : la rigidité des parcours professionnels est aussi l’un des grands facteurs d’immobilisme. Les entreprises consacrent peu d’investissements à la formation continue. Enfin, la fluidité peut servir de paravent au maintien d’inégalités sociales fortes. Une société peut être très mobile et inégalitaire. Battre mieux les cartes à chaque génération n’est pas suffisant si les stratifications sociales elles-mêmes ne sont pas remises en cause. Le cœur du progrès vers plus d’égalité est bien dans le rapprochement des conditions, pas dans la rotation des élites.