L’art de raconter sa vie

Pour raconter une vie, encore faut-il la vivre. et pour ce faire il faut écrire et trouver les mots pour le dire. dans ce livre on sent que la passion de marquez pour la littérature, son entêtement ainsi que les sacrifices consentis sont à  la base de l’Å“uvre du futur prix nobel en 1982.

Vivre pour la raconter(*). Voilà un intitulé qui ne donnerait pas, de prime abord, envie d’aller plus loin si l’on ne savait pas que l’écrivain est Gabriel Garcia Marquez, l’auteur de Cent ans de solitude, titre cette fois-ci magnifiquement attractif. Et puis raconter quoi, se demanderait-on ? La vie, pardi! Celle d’un jeune colombien des années trente et quarante qui remonte le cours de sa vie, celle d’avant la gloire littéraire qui allait la couronner. Ce sont donc les mémoires d’un jeune apprenti écrivain né dans une région pauvre, turbulente et sinistrée de la Colombie où le retrait de la fameuse et tentaculaire société américaine, United Fruit Company, a laissé des séquelles. Dans la ville d’Aratacata dont le nom sonne comme un tir groupé, l’auteur va revivre, dès le début de ce livre, un retour de mémoire en compagnie de sa mère désireuse de vendre la vieille et insalubre maison familiale. Le procédé narratif choisi par Marquez est astucieux car il donne l’impression que l’auteur de ces mémoires écrit autre chose que les souvenirs d’un écrivain célèbre et adulé, lauréat du prix Nobel et bardé d’autres récompenses. Dans tous les cas, il arrive à le faire oublier et use peu du présent. Agé alors de plus de soixante-dix ans (il est né en 1927 et décédé en 2014) lors de la rédaction de ces mémoires, Marquez se limite à la première période de son éducation à la vie et son éveil à la littérature, deux choses qu’il ne distinguait pas.

Comme il ne distinguait pas non plus cette dernière du journalisme, métier appris sur le tas, dans tous les sens du mot, tant il a participé, avec les moyens du bord, au renouveau du journalisme culturel colombien et à l’engagement intellectuel qui l’accompagnait. Lâchant ses études de droit où il s’ennuyait, au grand dam de ses parents qui s’étaient sacrifiés pour lui, Marquez a décidé très tôt d’être un écrivain et rien d’autre. C’est d’abord le journalisme qui va lui ouvrir la voie par la publication de ses premières nouvelles. Puis la rédaction ininterrompue de chroniques et de tribunes vont le faire connaître du milieu intellectuel et artistique colombien. Des rencontres décisives d’écrivains érudits et de poètes reconnus sauront lui mettre le pied à l’étrier et lui faire lire et découvrir des textes d’auteurs célèbres du monde entier. C’est tout cela qu’il raconte avec cet humour décapant accompagné d’autodérision que l’on retrouve dans nombre de ces écrits connus. En plus de la truculence de tous ces personnages, parfois improbables, dont il a nourri son œuvre littéraire future, Marquez place les péripéties relatives à sa vie personnelle dans le contexte politique de l’époque. Un certain nombre de personnes qu’il avait fréquentées ou dont il avait croisé le chemin deviendront des personnages publics, des dirigeants politiques ou militaires, voire présidents au cours des années à venir.

Tourné vers ce passé compliqué mais riche, Marquez fait très peu allusion à l’avenir glorieux qui lui sera réservé et dont ses lecteurs fidèles en ont déjà connaissance. Voilà pourquoi l’auteur de cette «Vie à raconter» s’éloigne du registre classique du genre. Tout en étant une autobiographie, le livre se lit comme un roman; et relevant en principe des mémoires comme genre littéraire, il se joue de ce registre et prend des chemins escarpés et, avoue-t-il parfois, des libertés avec la vérité. Seule la vérité de la mémoire prime. Mais l’imagination se charge de combler ce que la première omet. Et puis il y a la nostalgie. L’auteur de «Cent ans de solitude» est bien placé pour le savoir, comme il l’écrit dès le début de son autobiographie : «Jusqu’à l’adolescence, la mémoire est tournée vers l’avenir plus que vers le passé, et les souvenirs que j’avais gardés de ce village n’étaient pas encore idéalisés par la nostalgie». Dans le même ordre d’idées, on peut lire dans son roman «L’amour au temps du choléra», ce qu’il dit de son personnage qui n’est certainement que son double : «Il était encore trop jeune pour savoir que la mémoire du cœur efface les mauvais souvenirs et embellit les bons, et que c’est grâce à cet artifice que l’on parvient à accepter le passé». Finalement, pour raconter une vie, encore faut-il la vivre. Et pour ce faire il faut écrire et trouver les mots pour le dire. Dans ce livre on sent que la passion de Marquez pour la littérature, son entêtement ainsi que les sacrifices consentis sont à la base de l’œuvre du futur Prix Nobel en 1982. Sont-ils toujours suffisants pour faire un grand écrivain ? Nul ne le sait car on ne naît pas écrivain, on le devient puis viennent le talent et le génie de la création lesquels, comme le vent, soufflent là où ils veulent. Mais «vivre pour la raconter» et raconter sa vie comme on raconte une fiction est un art aussi rare que l’extase. Et la bonne littérature est le seul fournisseur de cette denrée rare n

(*) Editions Grasset.

Le livre de Poche.