L’argent des pays émergents

Les pays pauvres pourraient venir au secours des pays riches.

Les pays pauvres pourraient venir au secours des pays riches. Qui l’eût cru il y a quelques années ? En tout cas pas les étudiants en économie de chez nous et d’ailleurs durant les années où le Centre et la Périphérie étaient les maîtres-mots. Quand l’économie du marché des pays développés tenait le haut du pavé et celle du Quart-monde, Tiers-monde, Pays en Voie de Développement touchait le fond et continuait à creuser. A l’époque, on disait les PVD pour ces pays-là et une matière du cursus portait d’ailleurs le nom de «Problème des PVD», comme s’il s’agissait de problème de plomberie, de tuyauteries et autres PVC. Pis encore, on allait jusqu’à parler de «pays en voie de sous-développement». Bref, le mot développement était un mot magique, pratique, et pour tout dire incontournable. C’est dans la nature des choses de l’économie de parler et de raisonner en termes de richesse et de pauvreté. C’est en fait dans la nature des hommes  en société depuis que le monde existe. Il y a ceux qui possèdent et ceux qui sont démunis.

Plus tard, avec l’évolution du commerce et de la vie en société, l’écart se met à se creuser : d’anciens riches se sont appauvris pendant que d’anciens pauvres se sont enrichis. Entre les deux, se sont incrustés les moins riches et les moins pauvres dans une segmentation qui diffère selon le pays, son économie, sa culture ou son folklore politique et son mode de gouvernement. Schématique que tout cela ? C’est exact. Mais les choses sont très souvent bien plus simples que certains spécialistes veulent bien nous faire croire en nous enfumant dans la brume épaisse et hermétique de leur jargon. Comme disait, clairement et en rigolant,  Pierre Dac  dans ses fameuses Pensées : «Ceux qui sont couverts d’or ne sont pas forcément immunisés contre le risque d’être désargentés un jour ou l’autre». C’est un peu ce qui arrive aux pays industrialisés (ou devrait-on dire en voie de désindustrialisation ?) si l’on en croit les économistes de chez eux. En effet, les spécialistes et les experts qui n’ont rien prévu, ni vu venir  la crise que traverse le monde dit occidental, sont désormais les premiers à prévoir des lendemains meilleurs pour son économie. Sauf que les sauveurs, ô ! ironie de l’histoire de l’économie, seraient les gens du Sud. Le monde à l’envers, en somme. Selon eux, l’économie des pays riches de l’OCDE (l’Organisation de coopération et de développement économiques) sera de plus en plus dépendante des régions démunies ayant émergées entre temps et que l’on appelle, respectueusement désormais, «pays émergents». Emergents de quoi, on vous le demande ? Ils émergent qui du Sous-développement, qui du Tiers-monde, en attendant ceux qui sortiront du Quart-monde, voire de plus bas si l’on creuse… Et comme les experts sont pressés et n’ont pas que ça à faire, ils n’aiment rien tant qu’affubler les ensembles économiques d’abréviations et d’acronymes bizarres.  

Au quartet qui a le vent en poupe maintenant, on a choisi l’acronyme «BRIC», pour le Brésil, la Russie, l’Inde et la Chine. Et de millions de briques, ils en auront besoin pour résorber leur dette et leur déficit, attirer des investissements ou accéder aux marchés de ces pays émergents. En un mot comme en mille briques: ils ont besoin de l’argent des pauvres. Ce qui nous ramène à la maxime pleine d’humour et de bon sens d’Alphonse Allais : «L’argent, il faut le chercher là où il est, c’est-à-dire  chez les pauvres. D’accord, les pauvres  n’ont pas beaucoup d’argent, mais il y a beaucoup de pauvres.» C’est malheureusement  ce qu’avaient fait les banques et les financiers des pays riches en prêtant, à tour de bras, aux pauvres et aux personnes insolvables lors des fameuses  «subprimes» On connaît les conséquences sur les marchés notamment de l’immobilier et les drames qui s’en sont suivis aux Etats-Unis et ailleurs. Dans un article de l’association de journaux Project Syndicate publié par le quotidien marocain L’Economiste (15 mars 2012), on peut lire cette conclusion d’une contribution de deux experts français : Jean-Michel Severino et Olivier Ray, co-auteurs d’un livre intitulé justement Le Temps de l’Afrique : «Les pays émergents comme les pays riches ne doivent pas considérer les populations pauvres comme un fardeau. Dans la crise économique mondiale que nous traversons, s’appuyer sur eux constitue la meilleure stratégie de sortie de crise que nous ayons».

Concluons avec les humoristes, ce que nous avons entamé avec les économistes en espérant que les experts et les prospectivistes, qui prédisent plus le passé qu’ils ne prévoient l’avenir, ne se tromperont pas cette fois-ci sur les pauvres de chez les pauvres dont ils considèrent l’apport essentiel pour une sortie de crise. Et à propos de considération, Pierre Dac, toujours dans ses Pensées, écrivait déjà dans les années 60  : «Dans notre société de consommation et d’épargne, un homme qui a de l’argent est un homme considéré. Un homme qui n’en a pas est également un homme considéré, mais, lui, comme un pauvre type».