L’Arabe qui gà¢che l’euphorie

On remarque de plus en plus, notamment depuis cet été, un arrivage en force de vedettes «colorées», black-beurs, mais surtout rigolards. En effet, sous l’impulsion du Club Averroès, le raisonnablement bien nommé mouvement de défense des minorités, on voit de nouveaux journalistes noirs, humoristes métis ou arabes et autres saltimbanques de couleur sur la plupart des chaînes françaises.

Dans son excellent ouvrage La galère : jeunes en survie, publié chez Fayard il y a presque une vingtaine d’années, le sociologue français spécialiste des mouvements de jeunes, François Dubet, fait ce constat dès l’introduction : «Le sociologue qui s’intéresse aux conduites marginales des jeunes aime se repérer avec des typologies quand ce ne sont pas des stéréotypes». Ce n’est pas son cas, car il est un des rares chercheurs à  avoir décelé très tôt la double «galère» des jeunes Français issus de l’immigration, mais aussi leurs particularités et leurs façons de «résister», c’est-à -dire de s’en sortir. Ainsi, constate-t-il, à  l’époque déjà  : «Les jeunes immigrés élaborent aussi des à®lots de résistance et des images positives d’eux-mêmes plus nettes que les jeunes français. L’affirmation d’une identité mêle deux thèmes différents. Le premier est un grand investissement dans la culture des jeunes. Ce sont les plus «branchés», ceux qui ont le «look» le plus au goût du jour (…)». On ne peut certainement pas reprocher au sociologue du terrain de n’avoir su prévoir un autre «look», plus religieux celui-là  – mais tout aussi tendance -, qui fera son apparition au début des années 1990. En tout état de cause, ces jeunes dits des banlieues vont donner une certaine visibilité à  leur résistance et, partant, investir peu à  peu l’espace public, beaucoup le sport, le langage, la musique, mais très peu la politique et les médias.

Si, pour se manifester, la visibilité politique institutionnalisée exige un électorat identifié, discipliné et politiquement articulé, c’est-à -dire en cohérence avec les valeurs mais aussi avec les particularités républicaines à  la française, les médias, eux, sont consommés par tous et peuvent être prescripteurs de la demande et de l’offre politiques. Voilà  pourquoi on remarque de plus en plus, et notamment depuis cet été, un arrivage en force de vedettes «colorées», black-beurs, mais surtout rigolards. En effet, sous l’impulsion du Club Averroès, le raisonnablement bien nommé mouvement de défense des minorités, on voit de nouveaux journalistes noirs, humoristes métis ou arabes et autres saltimbanques de couleur sur la plupart des chaà®nes française. Certes, pour l’humour, il y a l’effet Jamal Debbouz – comme il y a eu celui de Zidane en foot -, lequel a fourni quasiment tout le monde en gagmen avec son «Djemel Academy» sur Canal Plus. Le président du Club Averroès, Amirouch Laà¯di, qui vient de présenter un rapport sur la promotion de la diversité dans les médias au Président de la République et au Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA), semble plutôt satisfait de son bilan du paysage audiovisuel français bigarré, notamment en ce qui concerne les programmes de divertissement. Sauf en ce qui concerne la chaà®ne franco-allemande Arte. Laà¯di trouve en effet qu’il n’y a pas assez de gens de couleurs sur la chaà®ne culturelle. Entre nous, c’est bien vrai que l’on ne se marre pas beaucoup sur Arte, mais c’est dans la nature de cette chaà®ne pour intellos et mélomanes de faire davantage dans le jus de crâne que dans la vacherie de la vanne. Maintenant, et pour se la jouer politiquement correcte, est-ce une raison pour que les «rebeu» ne profitent pas du génie de Mozart, dit Zarbi en verlan. Il paraà®t que les jeunes de la banlieue le kiffent bien lorsqu’ils ont l’occasion de l’écouter par hasard en s’extasiant à  leur façon : «Sa mère ! Il déchire grave le Zarbi !». De plus, lorsqu’ils entendent le rappeur Joey Starr revisiter les chansons de Brassens et Moustaki, ils n’en croient pas leur kit oreillette. Mais de là  à  exiger qu’Arte place parmi les présentateurs, si rares du reste, des animateurs de la «minorité visible», on se demande si le philosophe de la Raison , Averroès, aurait trouvé ça bien raisonnable.

Curieusement, il y a nombre de similitudes sociologiques avec les Etats-Unis et sa population noire dans l’évolution et la promotion des minorités. En effet, comme en Amérique, après le sport, la musique, le look branché et les fringues, c’est donc le rire qui donne de la visibilité positive aux minorités (le stand- up et la carrière d’un Eddy Murphy et d’un Jamel Debbouze en sont un exemple). Qui s’en plaindra, lorsqu’on sait que l’autre visibilité à  consonance religieuse sème l’amalgame et la peur.

En attendant que l’espace politique soit plus ouvert aux hommes et aux femmes de bonne volonté parmi cette population, contentons-nous de cette boutade du ministre de l’égalité des chances et écrivain français d’origine algérienne, Azzouz Begag : «Je ne veux pas être l’Arabe qui cache la forêt». Bonne vanne Monsieur le ministre ! Mais permettez-nous, en guise de réplique, d’en caser une autre : en ces temps agités, il vaut mieux être l’arabe qui cache la forêt, que l’arabe qui gâche l’euphorie.