L’arabattitude dans tous ses Etats

Jusqu’à il y a quelques mois, on ne savait pas qu’un Marocain
de Sidi Bennour pouvait se prévaloir d’un cousinage, j’allais
dire germain,
avec un banlieusard d’Islamabad. Mais il semble que dans le GMO,
pareil que dans les OGM, «On est Géographiquement Modifiable».

Les derniers épisodes du feuilleton arabe du sommet de la Ligue du même nom ont encore une fois donné matière à rire. Il faut dire que tous les ingrédients de la comédie loufoque étaient réunis : coq à l’âne, portes qui claquent, fausses sorties, apartés et croche-pieds. Le texte comme le prétexte du sommet arabe ont fait un peu dans l’innovation puisqu’ils devaient porter sur la démocratisation des régimes, la promotion des droits de l’homme et autres principes généreux relatifs au bien-être des citoyens de cette région qui va de l’Atlantique au Golfe et, plus loin encore, selon la nouvelle théorie géostratégique de la Maison Blanche. Vous l’avez remarqué, on vient de nous trouver d’autres cousins asiatiques et de renforcer ainsi notre immense et épaisse identité arabo-islamique. Il faut croire que, nous autres arabes, nous entrons dans toutes les cases et grilles de lecture et d’analyse. Etalée sur deux grands continents, l’Afrique et l’Asie, notre supposée identité est affligée d’une obésité ontologique qui fait de nous des êtres à part dans tous les sens du mot. Entre le résident du Hay Mohammadi, le rentier d’un émirat du Golfe et un cordonnier d’Islamabad, il y aurait d’énormes affinités et des similitudes selon la nouvelle fiche anthropomorphique du GMO (Grand Moyen -Orient). Jusqu’à il y a quelques mois, on ne savait pas qu’un Marocain de Sidi Bennour pouvait se prévaloir d’un cousinage, j’allais dire germain, avec un banlieusard d’Islamabad. Mais il semble que dans le GMO, pareil que dans les OGM, «On est Géographiquement Modifiable» par un simple clic de l’ordonnateur de l’axe du Bien. En fait, on vient de découvrir que les habitants qui peuplent cette vaste contrée qui va de Peshawar à l’Atlantique se tournent, dans leur prière, vers un même lieu symboliquement religieux situé en Arabie. En clair et en montage accéléré – on est en plein Lawrence d’Arabie -, tout ça, c’est arabe et compagnie. Et c’est ainsi que par le jeu d’un syllogisme d’incultes, le chômeur diplômé de Fqih Bensalah est fiché comme porteur des mêmes aspirations économiques, démocratiques et «droidelhommiques» que le concessionnaire exclusif de Toyota à Riad ou le fondé de pouvoir de City Bank à Doha. Lesquelles aspirations font écho à celles du marchand à la sauvette d’Islamabad, ville qui porte un nom dont la traduction en petit nègre est : «Islam pas bien». C’est vous dire si les stratèges arabes du sommet de la Ligue du même nom auront du pain sur la planche pour redéfinir, comme ils disent, une identité arabe dans tout ce bazar.
C’est d’ailleurs de cette fameuse et insaisissable notion d’identité que l’on devrait causer un peu, chez nous, calmement mais lucidement. Si l’identité est une référence géographique, il est évident que l’on n’a pas besoin d’une boussole pour se situer sur la carte. Mais si en plus de cela, elle est également un cumul de ce que l’histoire a charrié comme héritage et brassage tout au long d’un processus, l’identité marocaine est loin d’être un bloc monolithique. Dans les deux cas de figure, on aurait plus d’affinités avec un quidam à Lisbonne qu’avec ces cousins de là-bas. Dans son excellent ouvrage consacré justement à ce sentiment exacerbé d’appartenance qui sévit aujourd’hui, Amine Mâalouf écrit, dans Les identités meurtrières : «L’identité n’est pas donnée une fois pour toutes, elle se construit et se transforme tout au long de l’existence.»
Depuis quelques temps, on commence à prendre conscience que l’appartenance à cette nébuleuse sphère arabe est un malentendu culturel, et qui constitue un boulet. En effet, la notion d’arabité, instrumentalisée par des panarabistes bâassistes laïcs d’origine chrétienne et investie par Nasser qui se prenait pour le Napoléon du monde arabe, est une idéologie fascisante et raciste dont nombre de nos intellectuels ont fait leur miel et leur fonds de commerce. Faut-il préciser que, sur le plan culturel, elle arrangeait beaucoup de régimes totalitaires qui n’ont pas tardé à la mâtiner de références religieuses ou de slogans pseudo-démocratiques et anti-impérialistes ? Aujourd’hui, enflammée par le conflit israélo-palestinien et attisée par la mouvance islamiste, cette notion a implosé dans son emballage culturalo-linguistique et placé des peuples sans démocratie face à des dirigeants sans démocrates. Il manque à ce monde arabe, entre autres, une voix lucide et juste comme celle de ce bon vieil Hugo pour rappeler, comme dans son roman Quatre-vingt treize : «J’ai dit l’égalité, je n’ai pas dit l’identité.»