L’année de tous les horizons

On sait que le Mondial 2010, c’est rà¢pé à  cause de… de quoi déjà  ? Voyez comme on a vite oublié un événement
d’une importance planétaire
qui aurait pu, nous disait-on, booster l’économie du pays et nous propulser dans le XXIe siècle auprès des grands !
Mieux ou pire que cela, tout
ou presque a été décliné
en fonction de cet horizon
en forme de ballon rond comme le chiffre 10.

Au Maroc, il y a des gens qui adoreraient marcher sur l’horizon comme on marche sur un gazon bien tondu. Ces gens-là aiment bien le peindre de toutes les couleurs et l’affubler de chiffres. Le chiffre 2010 revient comme une antienne pour fixer un horizon de rêve qui a pour nom et marque déposée : horizon ou vision 2010. Depuis l’aube du XXIe siècle, certains responsables ne peuvent plus poser une pierre inaugurale, faire un discours, parler au futur ou même dire l’heure qu’il est sans invoquer l’horizon en l’affublant du chiffre 2010. Le problème, c’est que la ligne de cet horizon se précise de plus en plus car nous sommes déjà à la fin de la moitié du parcours. Cela fait cinq ans que l’on tire des plans sur la comète et, alors que l’on s’approche inexorablement de cet horizon, scrutant de loin sa fascinante ligne qui s’ouvre sur l’infini, on est peut-être passé, sans les voir, près de quelques prairies verdoyantes et failli choir dans des crevasses béantes. D’autant que, comme dirait Jules Renard, «l’horizon est plus près ce soir que ce matin.» Phénomène optique en effet, l’horizon est plus net au crépuscule, ce qui lui confère cette beauté romantique qui inspire les mauvais poètes qui font rimer horizon avec gazon.

Mais revenons à nos poètes prospectivistes qui nous promettent la lune qui fait la danse du ventre sur la crête de l’horizon 2010. Bon, on sait que le Mondial 2010, c’est râpé à cause de… de quoi déjà ? Voyez comme on a vite oublié un événement d’une importance planétaire qui aurait pu, nous disait-on, booster l’économie du pays et nous propulser billes et balles en tête dans le XXIe siècle auprès des grands ! Mieux ou pire que cela, tout ou presque a été décliné en fonction de cet horizon en forme de ballon rond comme le chiffre 10. Depuis, tout se calculera par dix : le nombre de touristes, d’internautes, d’enfants scolarisés, de chômeurs casés, d’analphabètes alphabétisés. On a enfilé les rêves, dix à la douzaine, comme les brochettes de Aïd El K’bir, fasciné par ce chiffre magique et obnubilé par un horizon de toutes les splendeurs.

Mais l’horizon est dans les yeux et on ne définit pas une stratégie de développement ni un projet de société d’un simple coup d’œil jeté sur l’avenir, mais dans le cadre d’une réflexion globale en usant de sa tête et en multipliant les horizons, les regards et les points de vue. Ce que l’on entreprend avec les yeux sans faire participer la tête risque de coûter justement les yeux de la tête et engendrer des illusions et des visions. Et c’est ainsi que l’on donne l’occasion à d’autres scrutateurs d’horizon de l’obscurcir en prophétisant, en théorisant ou en terrorisant, car l’horizon n’est pas l’apanage des promoteurs de l’espérance. C’est un poète qui a toujours opté pour le parti d’en rire et qui ne fait pas rimer gazon et horizon, Jacques Prévert, qui a écrit cette belle réplique sous forme de calembour : «Les conquérants : Terre… Horizon…Terrorisons !»

Restons dans le calembour mais d’une teneur moindre. Les indécrottables guetteurs d’horizon, adeptes hallucinés de la numérologie, n’ont pas abandonné puisqu’on relève encore dans certains titres de la presse au service de cette pensée magique des titres tels : « A l’horizon 2010 : des villes sans bidonvilles». Il s’agit d’un programme de lutte contre l’habitat insalubre et l’amélioration des conditions de logement, mené, il faut le reconnaître, non sans courage et entêtement, par le ministre en charge de ce secteur. Mais les chiffres aussi sont têtus et donnent le vertige : on nous promet, selon la presse sus-mentionnée, «l’éradication de près de 900 000 bidonvilles d’ici à 2010». On veut bien croire à cet enthousiasme et s’armer d’optimisme et de bonne volonté, mais il est des promesses qu’il vaut mieux ne pas trop crier sur les toits. Il y a aussi des domaines dont on ne devrait parler, comme disait l’autre, qu’en connaissance de cause et de choses. A propos, vous connaissez la chanson de Nougaro ? «Regarde-là ma ville, elle s’appelle bidon/ Bidon, bidonville, vivre là-dedans n’est pas coton / Donne-moi, la main camarade, toi qui viens du pays où tous les hommes sont beaux / Donne-moi la main camarade, j’ai cinq doigts moi aussi, on peut se croire égaux.»

Bon, on ne va pas vous la chanter parce qu’il y a des limites, mais il y a des jours où il vaudrait mieux ne pas lire la presse et rester chez soi à regarder avec les enfants des dessins animés à la télé. Allez, pour remonter la pente et le moral par la même «occase», cette belle parole de sagesse d’on ne sait qui, car le sage, comme le génie, est toujours le dernier à se rendre compte qu’il est sage ou génial (ici il y en a qui le crient sur les toits) : «Il faut varier les horizons, les univers et les avis. Ne laissez jamais vos opinions devenir des vérités absolues»