L’année 1425

«Le seul à avoir pensé à nous présenter ses
vœux de bonne année
a été un “gaouri”. A part lui, personne n’a l’air
de savoir
que c’est Ras el Am aujourd’hui».

Ce dimanche matin, il n’y a pas foule au supermarché. Devant l’une des caisses, un client, tenue traditionnelle et mine austère, achève de payer son dû. «Tout ce que les Marocains retiennent encore de l’islam, c’est l’Aïd el Kébir et le Ramadan», lance-t-il à la canonnade avant de s’en aller, concluant ainsi un bref échange avec la caissière. Celle-ci acquiesce avec un hochement de la tête.
Au client suivant, elle explique le pourquoi de cette réflexion dépitée : «J’ai raconté [à ce monsieur] que le seul à avoir pensé à nous présenter des vœux de bonne année a été un gaouri. A part lui, personne n’a l’air de savoir que c’est Ras el Am aujourd’hui». Ouf! j’ai échappé de justesse à la honte de faire partie du lot des impénitents sus-désignés.
Juste avant d’entrer au supermarché, la sonnerie de la messagerie avait retenti. Cette chose que l’on nomme SMS, et pour laquelle un entichement inconsidéré s’est développé, est venue inscrire «1425» sur mon écran téléphonique. «Bonne année», disait le message avec toutes les formulations de circonstance. «1425», «SMS», «bonne année», l’association de ces termes laisse rêveur. Ainsi enfermés dans la petite fenêtre du mobile, les quatre chiffres du calendrier musulman ont l’air de se référer à quelque histoire ancienne, grande bataille ou découverte majeure des temps anciens. Pourtant, en l’occurrence, on ne se trouve pas là face à une remontée dans le passé mais bien à une articulation dans le temps réel. Pour un milliard cent millions de musulmans, l’année nouvelle démarre ce dimanche avec l’anniversaire de l’hégire du prophète Mohamed qui, de la Mecque, le conduisait à Médine.
Si incongruité il y a, elle n’est pas dans l’événement mais dans le fait qu’il subit lui aussi la mode des textos envoyés tout azimut. Le fait, certes, n’a rien de condamnable en ce qu’il répond au désir toujours renouvelé de maintenir le lien social. S’envoyer des petits messages pour se rappeler au bon souvenir des uns et des autres découle en soi d’un bon sentiment. Cependant, derrière ces petites innovations, en apparence bien superficielles, c’est à une mutation en profondeur des modes culturels que l’on assiste. Tout y est signifiant. D’abord, dans la célébration en elle-même de l’année hégirienne.
Du temps de nos parents, cette attitude ne s’inscrivait pas dans les mœurs en vigueur. Le passage de la nouvelle année pouvait être l’occasion de manifester sa dévotion au Très haut au travers de prières et en servant des friandises et des fruits secs aux siens mais non celle d’un échange de vœux à la manière dont on procède aujourd’hui.
Cette mode-là est une pure importation, un comportement calqué sur la célébration occidentale de la naissance de l’enfant Jésus et du Nouvel An chrétien. Il n’est pas incongru d’y lire une volonté de se positionner par rapport à l’autre, de lui montrer que nous aussi, nous avons notre Nouvel An. Une attitude qui en dit long sur notre rapport à cet Occident chrétien qui, qu’on le veuille ou non, définit actuellement la norme à l’échelle du monde.
Jusqu’à maintenant, la manière la plus courante de présenter les vœux était de se téléphoner. Bien que le contact direct reste irremplaçable, se parler au téléphone permet encore de maintenir l’échange à un certain degré de qualité. Cela reste très convivial et donc très sympathique, toute occasion d’entretenir les rapports étant, au demeurant, bonne à prendre.
Or voilà à présent que, pour cette circonstance aussi, on se met au texto. Non pas le texto personnalisé que les jeunes s’approprient de plus en plus en tant que mode de communication propre mais un message libellé à l’attention du plus grand nombre et que l’on envoie en faisant défiler les numéros du carnet de téléphone. Résultat : l’événement que l’on célèbre se vide de son sens et le lien, que l’on croit entretenir, se délite dans les faits. Une évolution, franchement, qui n’est pas ce que l’on peut souhaiter de mieux à notre société.
1425, quatre chiffres à la rondeur poétique, sur lesquels on voudrait pouvoir rêver. Non pas à coups de formalisme social, fût-il à la mode technologique de l’heure, mais à force de mains tendues. De regards unissant et humanisant. Et de foi, quel qu’en soit l’objet, dès lors qu’elle est générosité et force de vie