Langue maternelle et langue mère

il va bien falloir dire
un jour que si certains journalistes,
toutes expressions confondues, se préoccupaient d’abord d’entretenir la langue dans laquelle ils pratiquent, c’est-à -dire leur instrument de travail, bien des choses et des gens se porteraient mieux.

Il est des expressions usuelles simples et anodines qui sont chargées de poésie, de leçons, de sens, voire de sagesse. On n’y prête attention qu’une fois que cela va mal ou lorsque la raison, la logique et la rationalité ne sont d’aucune aide. On appelle cela parfois le bon sens. Il est ici l’équivalent de la simplicité. Souvent, ces expressions prennent forme ou sont dérivées de proverbes, d’adages et autres dictons qui ont traversé les temps, les cultures et les générations. Souvent aussi, elles ont été moquées et imputées aux petites gens sans culture, sans instruction, sans grades ou aux peuples qui ne sont «pas entrés dans l’Histoire» comme dirait l’autre. Bref, à tous ceux qui ne savent pas ce que les autres ont mis  de moyens, d’études, de stratagèmes et de nœuds dans le cerveau pour le savoir.
Il est regrettable que ces expressions qui fleurissaient dans le parler marocain aient disparu. Par manque d’usage certainement et également par mimétisme de la langue du savoir et du pouvoir politico-religieux, l’arabe classique, dont on piquait quelques mots ici et là ; mais aussi du français, autre langue dominante et dite de modernité. Sous prétexte d’enrichir le parler marocain, on a appauvri ce qui aurait pu devenir une langue commune dans le pays et de communication sinon de partage dans tout le Maghreb. Certes, il est de bon ton ces derniers temps de mettre le vocable «darija», – soutenu par des trouvailles phonétiques en caractères latins -, à toutes les sauces et dans toutes les bouches,  les portables et les blogs. Comme il n’a échappé à personne non plus qu’une petite polémique, à défaut d’un grand débat, pointe à fleurs mouchetées dans la grisaille du paysage médiatique à travers quelques écrits journalistiques. Les spécialistes: linguistes, lexicologues, sociologues et autres intellectuels intéressés par la question ne s’en sont pas encore mêlés. Mais y ont-ils été invités?
Sans vouloir ouvrir ici un débat qui, à mon humble avis, mérite d’être appréhendé par ceux qui peuvent en discuter en parfaite connaissance de cause, je m’empresse de relever le caractère paradoxal, sinon rédhibitoire, qui consiste à l’évoquer dans une chronique rédigée en langue française ou du moins je l’espère. C’est du reste le cas des deux parties qui en débattent ces derniers temps, les uns en français et les autres en arabe classique dite fos’ha. On sent d’ailleurs un glissement vers les guéguerres d’hier entre «francophones» et «arabophones» et qui ont fait tant de dégâts dans les cercles littéraires au sein de l’Union des écrivains du Maroc ainsi que dans d’autres cénacles. Pire encore, on a bien lu sous quelques plumes énervées   des anathèmes et accusations envers un soi-disant «lobby francophone». Ceux qui ont tant milité pour la soudure  linguistique et littéraire et la réconciliation des langues pratiquées au Maroc ne peuvent que regretter ces dérives langagières. Devant un tel débat, nécessaire et primordial, il faut savoir raison garder et rappeler aux uns et aux autres que ce ne sont pas les journalistes qui font les langues, se chargent de leur réforme ou de leur protection, mais bien les peuples avec leur imaginaire et l’évolution ou les mutations des mœurs et sociétés où ils se meuvent. Ils se créent une ou des langues, les entretiennent et s’y attachent. Pour analyser, étudier, inventorier et mesurer l’impact et la teneur de ces langues, il existe des spécialistes qui ont la compétence et la légitimité pour le faire. Chacun son boulot et les vaches seront bien gardées. Et à propos de vaches, ce n’est pas pour commettre une vacherie, mais il va bien falloir dire un jour que si certains journalistes, toutes expressions confondues,  se préoccupaient d’abord d’entretenir la langue dans laquelle ils pratiquent, c’est-à-dire leur instrument de travail, bien des choses et des gens se porteraient mieux. Quant à ceux qui viennent de découvrir qu’il existe une belle langue, douce et affectueuse comme la caresse d’une maman, parce que c’est bien elle la langue maternelle, il faut leur rappeler que la matrice de ce qu’ils appellent «la darija», n’est autre que la langue arabe. Comme le latin est celle d’autres langues dites latines. Il ne s’agit donc nullement d’évacuer ou de faire l’économie de l’apprentissage de la «langue mère», mais bien au contraire de connaître et d’apprécier son histoire, ses références et sa richesse afin de mieux apprécier et faire évoluer la «darija» comme une «mère langue»  et d’en user, sans complexe mais sans dépit, comme d’une langue véhiculaire moderne et conséquente.