Langage de l’exil

La mondialisation est-elle une réalité économique et financière ou une invention de l’Homme pour aller plus loin, plus haut, plus vite, tel cet athlète archétypal des Jeux olympiques obéissant à leur mythique devise ? Mythe ou réalité ? Peut-être les deux, mais souvent dans l’ignorance totale de la géographie qui sert «d’abord à faire la guerre», comme dirait Yves Lacoste dans son célèbre ouvrage éponyme.

Cependant, la géographie sert aussi à faire l’Histoire dans ses diverses composantes et multiples contradictions. «La mondialisation» a existé de tout temps, même si le vocable n’est devenu à la mode qu’au début des années 90 avant de prendre diverses formes modernes en épousant les progrès technologiques de la communication. Plus loin dans le passé, il y a eu les voyages des explorateurs, avisés ou non, au service de puissances conquérantes ou simples aventuriers traversant mers et océans en rêvant de terres inconnues ou de contrées exotiques. Ils ont préparé des invasions coloniales et des conquêtes impérialistes violentes partout à travers la planète. Et puis il y a eu, au mitan du XXe siècle, une multiplication des frontières à la faveur des luttes pour les indépendances. Un nouveau monde est né, quadrillé, segmenté, groupé ou non en blocs ou ensembles plus ou moins antagonistes. La frontière est devenue un marqueur et chaque pays, chaque nation a placé dans ce bornage obsidional la limite infranchissable de sa souveraineté et le contour topographique identitaire hérissé de barbelés. Des guerres destructrices et des escarmouches frontalières ont opposé et opposent encore des pays voisins dans une promiscuité peu ou prou viable. Puis vint la mondialisation telle qu’on se la représente aujourd’hui, destructrice des frontières ou les déjouant par moult subterfuges. L’avènement de cette mondialisation, vantant parfois une sorte de «patriotisme universel» via les nouvelles technologies de la communication, coïncide avec l’éternel et dur désir de voyager, de partir à la découverte d’autres contrées ou pour fuir guerres, disettes ou catastrophes. C’est à ce contexte que la Maroc est aujourd’hui confronté. Situé au carrefour des continents et des cultures, ouvert sur le Nord et l’Atlantique, ancré dans le Sud tout en portant l’Orient et, partant l’Asie, dans son âme et dans son cœur, il est le point de convergence et de confluence de tous les rêves de départ et l’arrière pays d’une Europe «convoitée» mais apeurée et renfermée sur elle-même. Sur son territoire se joue un drame humain qui réunit des milliers de réfugiés accourus de partout.

Ils sont venus après avoir parcouru un si long chemin. C’est, précisément, le titre d’un beau livre racontant, au sens premier, les peurs, les angoisses, les rêves, les réussites et les échecs d’un échantillon de cette vaste tragédie humaine. Un si long chemin est un livre d’entretiens du psychiatre et écrivain Jalil Bennani rapportant les récits d’une trentaine de réfugiés de différentes régions du monde et résidant sur le sol marocain.

Commandé par le Haut commissariat aux réfugiés avec le soutien du Conseil national des droits de l’Homme, l’ouvrage, de belle qualité, est illustré de magnifiques et émouvantes photographies de M’hamed Kilito qui traduisent toute la douleur et parfois une lueur d’espoir capturée, çà et là, par le regard de l’artiste photographe. Trente réfugiés issus de 16 pays d’Asie, du monde arabe et d’Afrique dont une dizaine de femmes et une vingtaine d’hommes. Un échantillon représentatif de la grande douleur, du cheminement et parfois aussi de l’espérance de ces arpenteurs du grand rêve de départ. De Marwane le Syrien à Monica la Centrafricaine ou Ylmaz du Turkménistan à d’autres figures du grand voyage vers un refuge sans cesse éloigné, ils ont trouvé au Maroc, d’abord une halte, puis un abri, certes précaire et non dénué de tracas, mais le plus souvent accueillant. Ce n’est pas cette Europe fantasmée pour laquelle ils se sont jetés et projetés corps et âme, mais ici, ils pansent leurs blessures, posent à terre le poids de leur exil porté des jours durant et toujours reporté à une date qui s’efface et s’éloigne.

Jalil Bennani, homme de l’écoute de par son métier de psy, laisse ces hommes et ces femmes pleins de mots rentrés et de larmes retenues, verbaliser leur douleur et exprimer leur nostalgie et leurs rêves brisés portés en bandoulière. Et comme dira le poète Saint-John Perse, dans son long poème intitulé Exil : «Syntaxe de l’éclair ! ô langage de l’exil ! Lointaine est l’autre rive où le message s’illumine». Ces réfugiés ont de la peur dans les yeux et dans leur regard la poussière des chemins parcourus et le vague à l’âme des gens qui partent loin de ceux qu’ils aiment…

Certains cultivent une espérance, font des projets, entrevoient une réussite, d’autres ont encore dans la tête ce grand rêve de partance et les souvenirs d’un passé plein de souffrances. Ce beau livre, dans le sens éditorial et aussi de par ce qu’il rapporte, est une contribution humaniste à ce qu’un pays comme le Maroc, géographiquement sur le chemin de l’exil de ces réfugiés, peut offrir d’humain selon ses moyens tel un don fait à l’avenir des Hommes n