L’aile ou la cuisse ?

Il existe un malentendu sur le plan de la gestion politique et administrative qui remonte à  un certain héritage colonial -comme tant d’autres tares administratives, consistant à  séparer l’éducatif du culturel. Ce malentendu a persisté et s’est amplifié bien après l’indépendance en raison du mimétisme ou de la fascination dont on a fait preuve vis-à -vis du système éducatif français.

Si le conte a une mission, c’est certainement la transmission. Et s’il a un but, c’est bien celui de faire rêver. Ce sont là, nous semble -t-il,  les deux éléments essentiels qui en font un art noble et complet. Car c’est l’honneur d’un genre artistique que d’allier et de tendre vers l’éducation et le rêve ; les deux étant à l’origine du savoir et de la connaissance. Or, comment éduquer tout en faisant rêver ? Et plus encore, qu’est-ce que faire rêver en l’occurrence ? Aujourd’hui, tout art, dit populaire, prétend le divertissement et s’en contente. Les promoteurs du divertissement ont bien compris, il y a fort longtemps, qu’il y a là un gisement inépuisable et donc un marché mondial. Et déjà au temps de l’Empire romain, on disait que le peuple avait besoin de jeux pour s’occuper et laisser l’élite faire son travail de gestion de la cité. On sait ce qu’il est advenu de cet empire lorsque le peuple commençait à réclamer davantage que les jeux et le pain. C’est en fait le savoir et son mode de transmission, c’est-à-dire l’éducation et le rêve, qu’il s’agit de promouvoir ensemble et non séparément. Nos grand-mères, sans avoir fréquenté d’écoles, savaient nous transmettre par le biais du conte une morale nue enrobée dans une belle étoffe de rêve. C’est donc ainsi que des générations, partout à travers la terre, et chacune selon leur culture et leur  histoire, ont appris à lire le monde et peut-être aussi à tenter de le comprendre. Tout cet incipit  pour dire qu’il existe un malentendu sur le plan de la gestion politique et administrative qui remonte à un certain héritage colonial -comme tant d’autres tares administratives, consistant à séparer l’éducatif du culturel. Ce malentendu a persisté et s’est amplifié bien après l’indépendance en raison du mimétisme ou de la fascination  dont on a fait preuve vis-à-vis du système éducatif français. Ce malentendu réside, pour faire court, dans la séparation de l’éducation et de la culture. On sait que même en France, ce n’est qu’en 1959 et sous l’influence de Malraux que de Gaulle a créé le ministère des affaires culturelles. Auparavant, la culture dépendait de la direction des Beaux arts qui était rattachée au ministère de l’éducation. Mais là où l’on n’a poussé assez loin  le mimétisme, c’est dans le volontarisme culturel des chefs d’Etat français qui se sont succédé et ont fait de la culture une affaire personnelle. Peu de ministres ont émergé et les seuls qui ont pu laisser des traces avaient une certaine proximité avec le centre du pouvoir. On a cité Malraux et de Gaulle, deux grands hommes de culture. Leurs actions  seront suivies et perpétuées par un Pompidou, normalien, esthète  et auteur d’une anthologie de la poésie française qui nommera un autre esthète en la personne de Jacques Duhamel. Le dernier en date est certainement le tandem François Mitterrand et Jack Lang dont les grands travaux, comme le dispositif législatif   en faveur du livre et du cinéma, sont un modèle pour bien des politiques  gouvernementales en matière de d’éducation et de culture. Là aussi, il s’agit de la rencontre et de la complicité culturelle de deux décideurs volontaristes qui ont mis les moyens de la puissance publique au service des choses de l’esprit. Maintenant, en France comme au Maroc, le problème de la séparation de l’éducatif et du culturel demeure entier, grève l’avenir et hypothèque  la formation des jeunes. Encore qu’en France, les lieux de culture, musées, bibliothèques, salles de spectacle comme l’Opéra et demeures  historiques,  existent depuis des siècles. Ici, tout est encore à construire ou à réhabiliter, aménager et réaffecter.  
Au Maroc, la perception de la culture qui domine, comme l’approche  de l’éducation qui a cours depuis toujours, obéissent à une vision à la fois technocratique et myope. D’un côté, on s’est évertué dès le début du fameux cinquantenaire (50 ans après l’Indépendance) à «domestiquer» l’éducation pour la mettre au service  d’une certaine vision du pouvoir et, donc, d’éliminer tout ce qui est éveil de l’esprit : philosophie, sociologie… Par ailleurs, et pour ce faire, on a cherché des produits de substitution archaïques et des succédanés obscurantistes comme la pensée islamique et autres enseignements dits originels, le tout à très forte dose d’une arabisation effrénée autant que désordonnée. Le résultat a  été certainement à la hauteur de la volonté, consciente ou non, d’abrutir la jeunesse et de hisser l’inculture au rang de compétence. Ce sont  précisément ces «compétences» qui ont, par la suite, pris en charge la formation des générations montantes. Tout cela a été révélé avec force euphémismes et acté solennellement par le rapport du Cinquantenaire. Depuis, certains efforts ont été faits et des résultats quantitatifs obtenus. Mais c’est justement là que le bât blesse. Si l’on suppose que 50% de la population scolarisée est sortie ou est en passe de quitter l’état d’analphabétisme, que vont faire les 50% déjà instruits et qui  sont en droit d’exiger des produits culturels et des espaces qui leur soient dédiés ? Patienter et végéter en attendant que les premiers les rejoignent sur le terrain vague de l’inculture ? La culture ou l’éducation ? Décidément, c’est  comme dans le poulet, lorsqu’ on est sommé de choisir entre l’aile et la cuisse.