L’Afrique à  livre ouvert

Un des futurologues qui participait au sommet de Davos de 2008 avait osé quatre grandes prédictions qui bientôt bouleverseraient l’avenir de l’humanité : le baril de pétrole à  500 dollars ; l’eau qui pourrait être cotée en bourse tellement elle deviendrait rare ; l’Afrique en tant que grande puissance économique mondiale et la disparition du livre.

Un des futurologues -ces cartomanciennes des temps modernes- qui participait au sommet de Davos de 2008 avait osé quatre grandes prédictions qui bientôt bouleverseraient l’avenir de l’humanité : le baril de pétrole à 500 dollars ; l’eau qui pourrait être cotée en bourse tellement elle deviendrait rare ; l’Afrique en tant que grande puissance économique mondiale et la disparition du livre. Commençons par la fin, à savoir celle du livre en tant qu’objet culturel ou vecteur du savoir. Le débat sur sa disparition existe depuis un certain temps et l’évolution prodigieuse des industries culturelles à la faveur du développement des technologies de l’information et de la communication ne font qu’accélérer le processus. 5 000 ans d’histoire depuis la création de l’écriture et celle de l’imprimerie sont en train de s’effacer mais sans disparaître complètement. Le livre résiste et ceux qui l’enterrent pour d’autres supports numériques ne sont pas des gens du livre. Ceux qui ont toujours lu, liront encore sur une tablette ou sur du papier. Les autres, de plus en plus nombreux, auront peut-être d’autres rapports avec l’écrit et le signe en général. Umberto Ecco, homme du livre par excellence, a comme d’habitude une amusante théorie là-dessus : «De deux choses l’une : ou bien le livre demeurera le support de la lecture, ou bien il existera quelque chose qui ressemblera à ce que le livre n’a jamais cessé d’être, même avant l’invention de l’imprimerie. Les variations autour de l’objet livre n’en ont pas modifié la fonction, ni la syntaxe, depuis plus de cinq cents ans. Le livre est comme la cuillère, le marteau, la roue ou le ciseau. Une fois que vous les avez inventés, vous ne pouvez pas faire mieux».

Quant aux trois autres prédictions de notre futurologue davossien, si l’on peut craindre le baril à 500 dollars et l’eau cotée en bourse, on ne peut, en revanche, qu’espérer l’accès de l’Afrique au rang de puissance économique mondiale. Cependant, s’agissant de ce continent -et on oublie malheureusement ici au Maroc que l’on en fait partie intégrante-, ce continent donc qu’on disait, hier et encore aujourd’hui, mal parti, recèle à la fois du pétrole et de l’eau en quantité suffisante pour confirmer les prédictions du sorcier blanc de Davos. Sauf qu’il n’a pas les livres et les industries culturelles qui ont transformé l’accès au savoir et à la connaissance sans lesquels aucun développement économique ne peut être envisagé dans l’état actuel des choses et à l’aune des modèles de croissance en cours. D’où la question de la fracture numérique et le danger d’être enfermé dans un «ghetto cybérien». Cette question ne date pas d’aujourd’hui puisque dès 1980 le «Rapport MacBride» publié sous l’égide de l’Unesco avait mis le doigt sur le «déséquilibre existant entre les pays industrialisés et les pays en voie de développement en matière à la fois de flux d’informations et de capacités de participer activement au processus de la communication». A l’époque, on avait parlé d’un «Nouvel ordre mondial de l’information et de la communication» (NOMIC). L’époque était à la mode onusienne de ces acronymes barbares résumant technocratiquement tel «nouvel ordre» dans tous les domaines de la vie humaine. Plus de vingt ans après, soit une génération démographique -et sachant que dans ce continent la démographie se développe plus rapidement que le reste-, les déséquilibres mis en évidence par le «Rapport MacBride» n’ont fait que s’accentuer. Pire encore, ledit rapport avait fait un diagnostic qui date aujourd’hui, car l’évolution prodigieuse réalisée par les TIC (affreux acronyme pour dire les Technologies de l’information et de la communication) a fait basculer ce monde analogique vers un univers numérique qui n’a pas fini de produire des mutations qui bouleversent les structures traditionnelles de la créativité, de l’économie et, en amont, de la transmission du savoir dans le système éducatif. Partout dans le monde, et jusque dans ce vaste continent africain, colonisé et exploité, malmené et mal gouverné, pauvre et démuni mais regorgeant de richesses agricoles, souterraines et démographiques, l’ère du numérique est en train de faire naître de nouveaux désirs de relations, de consommation et de nouveaux rêves fous qui n’ont été précédés par aucune évolution économique articulée, aucune culture technologique évolutive et aucun processus de transmission de la connaissance. Mais concluons dans l’optimisme de la volonté, comme le sorcier blanc de Davos, en espérant que maintenant que l’Afrique a accédé à l’insu de son plein gré à ce qu’on appelle la «mondialisation», elle aura toujours pour elle sa propre Histoire profonde (berceau de l’humanité, c’est bien ici que le premier souvenir de l’homme est né) structurée par sa riche masse géographique. Car si parfois la géographie sert à faire la guerre, comme disait Yves Lacoste, elle sert aussi, et servira sans doute pour ce continent, à faire de la richesse et, pourquoi pas, à produire du bien aux siens et aux autres humains à travers le monde.