L' »actu » en guise d’histoire

Qui pouvait prévoir le futur, même proche, lorsqu’il s’agissait d’entreprendre une aventure dont le but était la libération ?

Qui pouvait prévoir le futur, même proche, lorsqu’il s’agissait d’entreprendre une aventure dont le but était la libération ? Peu de gens en effet, car lorsque l’histoire se met en branle, sait-on à cet instant précis que c’est bien elle qui s’écrit ? Saint-Exupéry, qui en savait long sur la notion d’aventure, disait : «L’avenir, tu n’as pas à le prévoir, mais tu as à le permettre». Permettre l’avenir est une autre façon de bousculer l’histoire, de faire advenir d’autres lendemains.

Chantent-ils ces lendemains arrachés au forceps à des temps stagnants ? Seul le vent connaît la réponse, diraient les sceptiques. Et ils sont de plus en plus nombreux dans les contrées arabes où des révoltes ou des révolutions (au choix) ont fait basculer l’équilibre ou le déséquilibre des pouvoirs en place. Nées sous le signe de l’ambiguïté, ces révolutions portaient, dès l’origine, une double vision ou plutôt deux visions opposées. Les acteurs de ces mouvements croyaient avoir l’avenir devant eux. Ils ont choisi le passé. La démocratie devait sortir victorieuse, mais c’est l’ignorance qui a triomphé.

Dans leur ouvrage judicieusement pédagogique,  Toute l’histoire du monde (Le livre de poche), Jean-Claude Barreau et Guillaume Bigot écrivent dès l’introduction : «L’aventure des hommes commence bien avant leur histoire. On peut faire l’histoire des peuples qui ont écrit. Avant l’invention de l’écriture, nous ne disposons sur nos ancêtres que de documents archéologiques : ossements, outils, peintures ; ensuite seulement, nous pouvons lire ce qu’ils racontaient d’eux-mêmes. Or, l’écriture est utilisée depuis environ six mille ans. C’est dire que la préhistoire est beaucoup plus longue que l’histoire».

Si l’on a choisi cette longue citation pédagogique, c’est pour établir une comparaison entre l’invention de l’histoire et le recensement des événements qui ont secoué  et secouent encore un certain nombre de pays arabes. Remplaçons l’écrit par les images et nous obtiendrons, d’un côté, une bande noire et vide, comme un film sans images et sans le son ; et de l’autre un long bout à bout d’images saturées de bruit montées sans fil narratif et diffusées en boucle sur toutes les chaînes du monde. Pendant des décennies, nombre de ces pays n’ont produit ni images ni écrits pour raconter leur histoire. Seuls la voix, les faits et gestes des dictateurs les représentaient et avaient droit de cité. En plus de quarante ans, que sait-on par exemple de la Libye, de la Syrie, du Yémen et de bien d’autres, sinon les longs monologues lénifiants filmés des potentats qui ont présidé à leur destin ? Combien de films, de documentaires, de romans, d’essais, de pièces de théâtre ont-ils été produits dans le monde arabe pour laisser s’exprimer un imaginaire, inventorier le passé ou relater le quotidien ? De l’indépendance de ces pays, tous colonisés à plus ou moins longue échéance par des puissances occidentales, à ce qu’on appelle «printemps arabe», l’historien n’a presque rien à se mettre sous la dent. Un vaste rien. Près d’un siècle traversé par un long silence et un immense blanc. Un inénarrable vide. Et lorsque vint le printemps, dans ce monde globalisé et transparent, les seules images qui circulent sont celles que les télés diffusent en boucle.

Et que racontent ces images ? Quelle histoire ? Quel passé ? Elles disent l’actualité tonitruante, la fureur des peuples, le sang des victimes, la violence des slogans. Tout cela correspond aux formats de l’information telle qu’elle a cours aujourd’hui, à la télévision et sur Internet : succincte, racoleuse, violente, voyeuriste et répétitive. Alimentée au jour le jour par le tumulte sans cesse renouvelé des acteurs fanatisés de la «sainte ignorance» qui trépignent au seuil du pouvoir, l’information fabrique, en soubresauts, une histoire qui s’ébroue comme un oiseau blessé. Et lorsqu’on se surprend à espérer que les choses se sont mises à se calmer, lorsqu’on croit que c’est bientôt fini, ça continue et il en reste encore : provocations par des caricatures ou de médiocres  images iconoclastes et réactions violentes font les délices de la société d’information qui zoome et s’attarde sur trois cents excités brûlant un drapeau pour faire croire que le monde est au seuil de l’embrasement…

Demain, lorsque l’historien de ce monde arabe ou musulman sera né dans la cité, de quel matériau disposera-t-il pour relater cette époque ? De quels écrits, de quelles images, de quel récit excipera-t-il afin d’expliquer aux enfants de sa tribu la complexité de ce monde qui est le leur, les rêves confisqués et l’espérance ajournée ? Il retrouvera peut-être dans les archives cette longue bande annonce faite d’un bout à bout d’images pleines de bruit et de fureur : les images de foules hystérisées qui n’ont pas un passé mais qui ont une «actu» et de gros titres.