La vulgate américaine

La force est toujours mauvaise conseillère et, comme Bonaparte a eu un rêve arabe auquel le destin, à Waterloo, a brutalement mis fin, Bush voit aujourd’hui le début de la fin de son dessein arabe dont il avait, en fanfare, tracé les contours dans son discours sur le Grand Moyen-Orient.

Les «arabisants» qui ont fait leurs études aux Etats-Unis devaient ingurgiter, pour appréhender le monde arabe, quelques manuels considérés comme classiques : The Arab predicament («Le dilemme arabe»), de Fouad Ajami ou The Arab mind («La mentalité arabe»), de Raphael Patai. Le hasard a voulu que ce soient des livres références depuis l’expédition américaine en Irak. J’ai parlé d’expédition à dessein pour rappeler celle qui a eu lieu, il y a de cela deux siècles, par un certain Bonaparte, et qui a profondément secoué l’Egypte et partant son pourtour. Napoléon avait un dessein arabe. L’histoire en a décidé autrement quand, par l’intermédiaire des armées anglaise et prussienne liguées contre lui, elle a arrêté son élan dans la plaine de Waterloo.

Dans la politique arabe de Bush, les éléments kurde, copte et amazigh sont prééminents

Bush veut avoir un dessein arabe. On se rappellera ce discours prononcé en grande pompe, où il avait décliné les contours de ce qui allait être le Grand Moyen-Orient. Un chroniqueur arabe, et qui a été démarché, pour utiliser une expression usuelle dans le monde de l’image, et amplement rétribué pour avoir eu l’insigne honneur d’interviewer le président américain, avait comparé Bush à Abraham Lincoln. Le grand Samaritain qui allait libérer les Arabes, les musulmans, les Iraniens, les Pachtounes, les Kurdes, et que sais-je encore, du joug de leurs cultures, comme son prédécesseur avait libéré les Afro-américains… Sauf que Lincoln, comme l’avait souligné un éditorialiste américain, écrivait lui-même ses discours, les concevait lui-même et les portait comme une mère porte son enfant.
Quelques mois avant la guerre, Fouad Ajami, en conseiller attitré pour les questions arabes, signait un article dans la très sérieuse revue Foreign affairs, où il déclinait les contours de la politique américaine dans le monde arabe qui, par «l’effet domino», céderait après le test irakien. Renverser le régime en place et instaurer une «démocratie» qui mettra en exergue la diversité ethnique. Dans cet échafaudage savamment élaboré, l’élément kurde devient prééminent, mais aussi le copte et, pour ne être en reste, l’élément amazigh.
Dans la même lignée, l’ouvrage La mentalité arabe a été compulsé, scruté. Son chapitre sur la sexualité chez les Arabes aurait dû servir de vulgate aux experts du Pentagone, dans la technique d’instruction (un «new-speak», selon la terminologie de George Orwell, pour désigner torture). Toutes les cultures ont un code de l’honneur mais, chez les Arabes, ce code, quand il touche à sa famille et à sa dignité et quand il est entaché par un abus sexuel ou relation hors mariage, est au centre d’un concept à part, «al’ird», pour lequel on doit mourir, s’il le faut, tuer le cas échéant. L’opprobre ne touche pas seulement la personne acteur ou même victime d’un acte répréhensible, mais ses collatéraux également, qui doivent «laver leur honneur». Seul le sang lave un ‘ird bafoué. A l’occasion, on cite le fameux vers d’Al Moutanabi (ndlr, traduction de l’auteur) :
L’honneur suprême ne peut être à l’abri d’attaques
Que si le sang, à ses alentours, est versé.
Cela est vrai, mais ce code de l’honneur est-il intrinsèque aux Arabes parce qu’ils sont arabes, ou plutôt est-il la résultante d’un mode de vie ? Peut-on mettre dans le même sac la noble ‘Abla dans la rude et âpre Arabie préislamique qui ne peut, de par sa noble extraction, être promise au roturier ‘Antara, et la libertine Oualada, dans la raffinée Andalousie musulmane, changeant d’amants au gré de ses caprices. Le même code joue-t-il au Caire, en haute Egypte (Sa’id), à Fès, chez les Bni Oukil, à Tétouan ou chez les Ouled Bou Sbaa ?
Assamouel, un sage arabe, dans l’Arabie préislamique, de confession juive comme son nom l’indique (Samuel), avait le même code moral que celui prégnant en Arabie. Le ’ird en était le point focal.
Si l’honneur (‘ird) n’est point entaché d’opprobre
Tout ce que l’être pourrait porter, à ce moment, lui sied (ou qu’importe ce qu’il revêt).
C’est le mode de vie, pour ne pas dire les classes, qui déteignent sur les codes de conduite ou les cultures. Ibn Khaldoun, qui distingue entre Umran Badawi et Oumaran Haduri aurait été d’un meilleur conseil.
Mais c’est ardu pour les Amerloques, friands d’efficience et de simplisme. Leurs prédécesseurs anglais et français devaient potasser la vulgate khaldounienne, clé pour ce monde qui était proche et hermétique à la fois.
Ce que nous devons retenir nous autres, c’est que la force a toujours été mauvaise conseillère, que les experts n’existent que pour conforter une idée en vogue, mais aussi que les démocraties sont dynamiques et plurielles.
Comme le rêve d’un Bonaparte a été battu en brèche sur les plaines de Waterloo, celui de Bush est en voie de l’être. Son Blücher et son Wellington, les vainqueurs de Napoléon, c’est un certain Michael Moore, qui, à Cannes, n’a pas été primé seulement pour son documentaire, mais aussi pour son courage, sa lucidité et une certaine idée de l’Amérique et de l’Occident. Et c’est tant mieux pour l’Amérique, l’Occident, et nous autres qui ne croyons pas que le monde est tranché entre les bons et les mauvais, entre l’obscur et le clair. La nuance est le commencement de la réflexion et de la paix… Vivement ce commencement

Un chroniqueur arabe, amplement rétribué pour avoir eu l’honneur d’interviewer le président américain, avait comparé Bush à Abraham Lincoln. Le grand Samaritain qui allait libérer les Arabes, musulmans, Iraniens, Pachtounes, Kurdes, et que sais-je encore, du joug de leurs cultures, comme son prédécesseur avait libéré les Afro-américains…