La voix intérieure

la télé ne pourra jamais avoir le dernier mot sur le plan de l’instantanéité, l’interactivité, le renouvellement du contenu et encore moins sur celui de l’audience, elle se résout à  singer, à  Â«dramatiser» ou, au mieux, à  mettre en scène l’info brute que le net déverse inlassablement en flux tendu.

Devinez qui a prodigué ce conseil frappé au coin de la sagesse, voire de la mystique? «Ne laissez pas le brouhaha de l’extérieur perturber votre voix intérieure» ? Steve Jobs, le gars qui a inventé l’Ipod, l’Ipad, l’Iphone et autres Ibidules dont la vocation première est d’entretenir le brouhaha et relayer toutes les clameurs du monde. Il est vrai qu’à la fin de sa vie et sentant la mort se rapprocher, Steve Jobs commençait à voir les choses de la vie par l’autre bout de la lorgnette, celui qui les montre dans leur nudité et leur vérité. Tout cela pour dire que ce n’est pas parce qu’on a inventé un truc auquel tout le monde adopte, qu’on va soi-même y croire toute sa vie. Cela s’applique aussi, et plus encore, à un certain nombre de penseurs, d’idéologues ou de leaders politiques influents mais peu respectueux de ce qu’ils prêchent, lesquels finissent par admettre qu’il faut faire ce qu’ils disent et non pas ce qu’ils font. C’est un grand classique de la contradiction entre la théorie et la pratique, le comportement privé et public ou tout simplement de l’hypocrisie humaine et sa scandaleuse illustration.
Mais revenons aux propos de Steve Jobs lorsqu’il vante l’écoute de la voix intérieure lui qui a participé à vendre le plus grand rêve collectif de partage que l’humanité n’ait jamais connu via Internet et ses dérivés. En effet, une pensée de groupe pour ne pas dire de foule s’est constituée et pris le pas jusqu’à étouffer cette voix intérieure dont parle Jobs. Le brouhaha extérieur contre lequel il nous met en garde a pris le pouvoir au nom d’une pseudo-démocratie du partage de la culture et du savoir via les réseaux sociaux. Certes, tout n’est pas à jeter dans cette nouvelle approche numérique dans la transmission du savoir ou des informations. Mais comme dit le grand romancier japonais Haruki Murakami, auteur entre autres de l’excellent Kafka sur le rivage, dans un récent entretien : «Il est devenu extrêmement important de vérifier les informations avant de se forger une opinion. Hélas, les médias ont une telle puissance que c’est très difficile pour les individus. Sur Internet, 90% des données sont subjectives, ou juste des copiés-collés. Peu fiables. Les faits vérifiés, eux, sont minoritaires». Cependant, Murakami avoue qu’Internet est très pratique pour un romancier qui veut vérifier des informations sur une ville ou la localisation d’une gare pour les besoins de son livre. En fait, le romancier japonais vise surtout la quantité et la teneur des informations qui circulent sur le Net et que désormais les médias dits classiques, télé, radio et presse écrite, relaient ou s’en inspirent. D’où le pouvoir pris par «le brouhaha de l’extérieur» sur la voix intérieure, la réflexion ou la pensée. Si l’on prend par exemple le cas des chaînes d’information en continu, on constate la similitude des contenus entre les deux supports et la rivalité qui s’est instaurée entre eux. Sachant que la télé ne pourra jamais avoir le dernier mot sur le plan de l’instantanéité, l’interactivité, le renouvellement du contenu et encore moins sur celui de l’audience, elle se résout à singer, à «dramatiser» ou, au mieux, à mettre en scène l’info brute que le Net déverse inlassablement en flux tendu. Dépendant elle-même du Net pour collecter et «personnaliser» ses reportages, via Skype et autres réseaux sociaux, et pour sa diffusion à travers des applications sans cesse renouvelées, la télé d’information est condamnée à quitter son meuble pour errer comme une âme sans peine dans un immense nuage numérique. On est loin donc de la «voix intérieure» vantée par Steve Job, laquelle n’attire ni séduit le grand nombre. Ce dernier veut communiquer selon les tristes rituels grégaires qui rassemblent la foule. La voix intérieure, elle, ne fait point de brouhaha, pas plus que le bien ne fait de bruit. Elle prêche la sérénité pendant que la foule réclame le bruit et la fureur. Qui pourrait filmer, informer ou commenter un individu baignant dans la sérénité ? Quel public en voudrait ? La peur attire et fascine ; de plus elle se communique et donc rassemble pour le pire et pour le malheur. La sérénité quant à elle n’est pas contagieuse, sinon, depuis le temps, ça se saurait.