La viralité virale

Ce n’est pas en tapant comme des sourds et à l’unisson sur des claviers que l’on fabrique du génie.

Aujourd’hui, tout le monde ou presque sait que l’on trouve de tout sur Internet : le bon, le triste, le bien, le moins bien et le pire. Certes, le triste et le pire c’est cela qui attire. Cela fait du bruit, car le bien, lui, ne fait pas de bruit. Bref, ce qui a sur le Net n’est que le reflet de ce qui existe dans le monde, ce qui caractérise et fonde la nature humaine et la nature tout court dans ce qu’elles ont à la fois de complexe, de mystérieux, de beau, de moche et d’imprévisible. Et même dire cela, alors que le monde se referme dans une vaste panique obsidionale où l’on sait combien le siège va durer, ni qui est l’ennemi qui nous oblige à ce confinement, relève d’un vain constat d’impuissance et surtout d’ignorance.

L’ignorance. Voilà ce que révèle cet outil que des hommes ont inventé pour en savoir plus. Nous parlons souvent plus de ce que nous ignorons pour feindre d’en savoir plus que le voisin. Et pour cela on a inventé d’autres outils, d’autres canaux de transmission d’un savoir qui n’est que la somme de choses infinies que nous ignorons.

Paradoxalement, et c’est heureux, c’est sur le Net que l’on trouve parfois des perles qui en disent long sur la capacité de certains utilisateurs à tourner en dérision l’objet de leurs recherches. N’étant pas un technophobe, j’avoue naviguer souvent sur la Toile, pour une vérification ou juste pour baguenauder comme on se promène dans une ville inconnue. Alors, il arrive que l’on débusque, comme une rencontre au coin d’une rue, dans tel forum ou au détour d’une information ou commentaire, des paroles sensées, tel ce constat fait par un anonyme (Les anonymes sont souvent les plus lucides) : «On s’est posé la question de savoir si en mettant 10 millions de singes devant 10 millions de machines à écrire, il en sortirait un peu des œuvres de Shakespeare. Maintenant, grâce à l’Internet on sait que c’est faux». C’est dire que ce n’est pas en tapant comme des sourds et à l’unisson sur des claviers que l’on fabrique du génie. Ce n’est pas non plus en tapant sur une machine, en postant, tout en pestant, sur tel réseau dit social, en twittant ou en whatsappant à tout va que l’on va savoir d’un clic ce qu’on ne savait pas la veille. C’est en partageant ce qu’on ne sait pas qu’on fait de l’ignorantisme une religion. On peut remarquer fréquemment que ceux qui en savent le moins sont ceux qui en disent et partagent le plus. «Je n’ai rien à dire, mais j’ai envie d’en parler», avait écrit l’un d’eux dans une confession dont l’absurde dimension ontologique est digne du cogito de Descartes, «Je pense, donc je suis». Mais, pour le promeneur solitaire sur la Toile c’est bien là une matière à rire, toujours bonne à prendre par ces temps de grosse sinistrose. On a remarqué ces derniers jours, en France mais pas seulement, qu’avec l’augmentation des appels à la prudence et des mesures à prendre pour se protéger de virus Corona, une forte multiplication de soi-disant messages d’information qui circulent sur les réseaux sociaux. En général, elles viendraient de médecins amis d’un autre ami qui aurait dit ou conseillé telle ou telle précaution. Ainsi, habillés de cette légitimité médicale, ils en font des recommandations autorisées pour tous ceux qui les reçoivent et les propagent. Cette viralité du viral est l’un des dangers qui fait penser l’incertitude de cette épidémie. Virales à l’échelle planétaire, ces fausses informations n’épargnent pas le reste du monde, moins atteint pour l’heure ou à un degré moindre, par ce nouveau mal du siècle. Au Maroc, comme ailleurs, nous subissons sur nos smartphones cette propension à la propagation de l’ignorance. Voilà pourquoi il faudrait prendre les leçons des autres pays, ceux qui, par expérience et en connaissance de cause des choses de cette maladie, en savent plus, mieux et avant nous. Nous devons être conscients que le retard dans notre éducation et notre culture scientifique est tel qu’il s’agit de savoir faire preuve d’humilité et d’ouverture d’esprit. Se prémunir contre cette épidémie, certes, mais se prémunir également contre les fausses croyances portées par de nouveaux charlatans, ceux-là mêmes qui usent, sans vergogne, des moyens technologiques de la modernité de l’Occident hier honnie ou mal assimilée, pour ramener les gens à l’obscurantisme de la pensée magique. «Et maintenant, que vais-je faire ?» dira-t-on enfin (comme dans la chanson de Gilbert Bécaud) alors que le monde entier a quasiment décrété, ou est en passe de le faire, un confinement général, déconseillant ou interdisant travail, études, sorties et autres loisirs ? Que va faire l’être humain, ce bipède confiné et attaché au piquet de l’instant, de tout ce temps qu’il a pour lui ? Comme proposition de réponse à la question, sourions avec le bédéiste de talent, Gébé, qui avait suggéré, au début des années 70 dans une BD adaptée au cinéma: «On arrête tout, on réfléchit et c’est pas triste !».