La vieille dame qui venait du Nord

On ne peut taire son indignation face à  ce que l’administration fait subir aux usagers. Lorsque ces derniers appartiennent à  cette catégorie sociale faites
de vénérables personnes à¢gées et frappées de deuil
ou de maladie, c’est de dégoût qu’il faut parler.

«La vieillesse est un naufrage», disait le général de Gaulle. Concernant la qualité des prestations de certaines administrations marocaines chargées pourtant des pensions, des retraites et autres mutuelles pour les vieilles personnes, on est tenté de dire, sans contredire le Général, que la vieillesse est un autre âge ; sinon, et sans jeu de mots, un outrage. Un autre âge parce que, pour ces deux jeunes femmes chargées de renseigner les vieux usagers sur la procédure, l’insistance d’une personne âgée est un signe de sénilité qui les a excédées et révulsées ce matin-là  vers dix heures du matin au siège d’une caisse de mutualité pour retraités à  Rabat. «Ewa baraka n’tia, katji koul’nhar ou tat’aoudi lina nafs edisk» (à‡a suffit, toi, tu viens tous les jours et tu nous remets le même disque), cria l’une des jeunes fonctionnaires à  une vieille dame. Visiblement, cette personne âgée est une veuve qui vient s’enquérir à  propos d’une pension de retraite de son défunt mari. C’est une dame menue enfouie dans une djellaba vert pastel avec, noué autour du cou, un foulard aux couleurs assorties. Elle a le visage serein qui sied à  son âge mais dans ses yeux, petits et malicieux, on peut lire un mélange d’étonnement et de tristesse. Etonnée probablement d’être reçue aussi violemment dans cette capitale qu’elle a mis des heures à  atteindre et triste comme le sont toutes les vieilles veuves venues réclamer quelques dirhams au nom d’un mari disparu. Une veuve qui survit à  son défunt mari et vient, en son nom et à  titre posthume, se renseigner sur un vieux mandat égaré de la mutuelle des retraités doit avoir beaucoup de courage et beaucoup de sagesse pour sortir indemne d’un tel lieu. Cette petite vieille dame en est assurément dotée. «Ma fahmatchi chenni katqouli, ana jit mane bà®ide ou makanaârafchi R’bat» (Je ne comprends pas ce que vous dites, je viens de loin et je ne connais pas Rabat), dit-elle avec un fort accent du Nord et avec beaucoup de dignité. Une des jeunes femmes, chargée d’on ne sait quoi dans un vaste bureau encombré de dossiers jetés pêle-mêle à  même le sol, vaque à  une autre occupation, plantant là  la vieille veuve digne. Au fond de cet espace gris et moche, des fonctionnaires, hommes pour la plupart, mal rasés et engoncés dans des manteaux d’hiver, triturent des petites fiches jaunes caca-d’oie, à  la recherche de numéros à  plusieurs chiffres. Dans leurs fiches, il n’y a que des noms et des numéros de vieux ou de morts. Retraités en attente de mandats égarés ou veuves de tous les âges réclamant, qui une pension en retard, qui un reliquat de remboursement de ce qu’on appelle ici «chahadat al ôuzoua» (une appellation bien de chez nous désignant une «prime de condoléances» qui est en fait une allocation de décès). Sans vouloir faire dans la grisaille journalistique qui flotte dans l’air du temps journalistique marocain – et qui se manifeste sous différentes formes et titres catastrophistes sur les trottoirs des grands boulevards -, on ne peut taire son indignation face à  ce que l’administration fait subir aux usagers. Lorsque ces derniers appartiennent à  cette catégorie sociale faites de vénérables personnes âgées et frappées de deuil ou de maladie, c’est de dégoût qu’il faut parler. On entend d’ici les soupirs et, chez certains, les ricanements de ceux qui trouvent, en généralisant, que la presse fait dans le misérabilisme. Cette presse-là  existe et existera tant que nous ne sortirons pas de l’enfance de l’exercice démocratique. Mais il y a aussi l’autre presse et ses tenants, celle qui cire les babouches ou qui peint tout en rose en croyant rendre service à  l’édification d’une démocratie qui nous ressemble. Elle ne fait que retarder le processus et, en cela, elle n’est guère plus conséquente que celle qui obscurcit l’horizon. Dans cette sourde bataille rangée entre deux conceptions du rôle des médias, ce sont les gens de peu qu’on méprise et qu’on délaisse, ceux qui se coltinent le quotidien, les vieilles petites gens qui font la queue devant des bureaux et des visages fermés pour 400 DH moins 50 balles de cotisation à  une mutuelle dont l’adhérent est décédé depuis des années. Ces gens-là  et bien d’autres ne font pas la Une des journaux, ni les ouvertures des JT, ni l’objet d’éditos enflammés ou de couvertures en couleurs de magazines qui vont à  la conquête de tabous, comme on va à  la pêche au gros. Non, ces gens-là , monsieur, ne sont que du menu fretin qui ne nourrit ni la gloire ni le chiffre d’affaires. Alors, au nom de quelle justice ces médias prennent-ils la parole à  la place de ceux qui en sont privés ? A partir de quelle légitimité lancent-ils ces assauts échevelés et inconséquents ? La justice et les droits de l’homme ? Qu’en savent-ils lorsque, en ce matin glacial du mois de décembre, dans cet édifice administratif qui ressemble à  une morgue bureaucratique, des patronymes et des numéros sont nerveusement recomptés devant le regard triste mais digne de cette vieille et belle dame en djellaba vert pastel qui venait du Nord et qui ne connaissait personne à  Rabat ? Il y a des jours o๠on se demande si une partie de la profession n’a pas déserté le réel pour s’installer sur les rivages d’une fiction qu’elle a structurée comme une réalité alors qu’elle n’en est que l’ombre. Ce n’est pas clair ? Alors dites-nous ce qui est clair dans ce que vous lisez par les temps qui courent ?.